23/12/2012

Le monde est ma musique

Sommaire : 

  • Conte
  • Meddu
  • Automne
  • Gless
  • Prière
  • Réflexions et citations
  • Vie
  • Petit poème du soir
  • La courtisane
  • Pas d’erreur
  • Je croiserai (Les aïeux)
  • Sentinelles et satellites
  • Il est peut-être
  • Silence de la nuit
  • Descente
  • Trois saisons
  • Mon métier n’est pas un métier
  • Sang d'encre
  • Petit moineau dans le matin
  • Qui se souvient ?
  • Le temps
  • Suite case (poème d’occase)
  • L’onde océanique
  • De la Joconde
  • Petit panthéon des familles
  • Indissoluble
  • Exemplaire
  • Ici, les batraciens

 

 

***

 

Conte

 

Sur la plaine salée

Où rien ne fait surface

Hoël au bastingage

Suit l’écume des nefs

 

Sur la terre brûlée

D’où quelques toits dépassent

Johan cache sa rage

Perché sur un relief

 

Ils sont descendus sur le rivage

J’ai vu leurs deux couteaux briller dans la nuit

Calme

 

Il y avait la mer

Il y avait le ciel

Et le vol lourd des goëlands.

 

 

***

 

Meddu

 

Les chevaux aux cheveux, crin de lin, dans la plaine

Ont doré au soleil leur coupe de cuir brun.

Au loin, alors que sèche à l’huis la grosse laine

Des bergers, fuit l’orage. Et les gouttes d’alun

 

Qu’a laissées sur la tige humide de ses pleurs

L’ami bleu et maussade et gris et Saturnien,

Scintillent. Au foyer, sur des mottes de beurre

S’agite un peuple de grands couteaux et de mains

 

Lestes, qui, dansant autour des crémaillères,

Brandissent des litrons de vins accroche-tripes,

Entament de gros pains, attaquent des gruyères,

Et bientôt serreront jovialement des pipes.

 

(Août 1987)

 

***

 

Automne

 

Où monte mon regard tombe une feuille d’or

D’un vieux chêne rugueux noirci par les hivers

La brume fait un voile où la terre s’endort

Sous la mousse et l’humus où vient rêver le cerf.

 

 

***

 

Gless

 

Au ponant l’astre rouge roule entre les collines

L’ambre brûle à feu gras la résine du soir

La rosée luit un peu parmi les aubépines

Un vieux sanglier mâle un instant s’est fait voir.

 

 

***

 

Prière

 

J’ai brûlé tout ce qui te ressemble

Et pourtant il me semble

Ne t’avoir pas quitté

 

Je pense comme ça mes mots dans le silence

Qui ne gardent de sens

Que murmurés

 

Ma verge s’est éteinte

Mais elle teinte

Amen.

 

***

 

Réflexions et citations

 

Seul connaît les coups celui qui les reçoit

Seul connaît la valeur des choses qui s’en trouve soudain privé

Aimer présentement

Voilà le difficile.

---

Les hommes sont comme les pommes

Si on les entasse, ils pourrissent.

 

Mirabeau.

 ---

La seule partie de l’homme que je ne puis ni connaître, ni forcer, est celle qui a valeur à mes yeux. Tel est le principe de la morale.

 

Alain.

 

---

 

Le monde crèvera-t-il d’inquiétude ?

Ou bien réellement des maux qui lui font peur ?

 

--- 

 

N’étant pas des choses pures

Nous avons besoin de choses

Que les choses n’ont pas.

 

F. Savater

 

---

 

On dit d’une femme qu’elle se dérobe

Lorsque justement elle remet sa robe.

 

---

 

Les destins basculent à quatre heures du matin

Car plus personne n’en a rien à foutre de rien

Et à cette heure

Ceux que le monde et son sort

ne laissent pas indifférents

dorment.

 

***

 

Vie

 

Vidange interminable d’excréments

Visite impromptue à l’étendue

Vous imaginez être

Venu ici par éjaculation

Voisin des imbéciles éminents

Voracité implacable des enzymes

 

***

 

 

Petit poème du soir

 

C’est après les soleils couchants

Et les après-midi radieux

Et que le ciel s’en va penchant

Sur nos têtes comme un adieu.

 

C’est tout l’air bleu sur nos épaules

Qui condense un soupir de nuit

Dont on frissonne, ça c’est drôle,

Et ferait presque comme un bruit.

 

La terre inverse la vapeur

Et nos désirs s’en vont ravis

De sortir un peu de leur geôle

De nous dire de loin : «Toi, tu vis !»

 

De mesquine parole en mesquine parole

Nous avons fait le jour qui ment

Qui reviendra demain réclamer son obole ;

Nous, notre part de firmament.

 

Romain Brun - 10 septembre 2009.

 

***

 

La courtisane

 

La courtisane se boit le soir.

 

La courtisane se boit le soir,

Il en existe plusieurs parfums

Exotiques ou du terroir,

Fraîcheur d’avril ou truffe noire,

Douceâtre de l’amour défunt.

 

La courtisane se boit le soir

Mais faut-il que nous y pensions ?

L’hypophyse est une passoire

Qui filtre d’étranges passions.

 

Il en existe plusieurs formes

Discrètes, simples ou lippues,

Evidente à perle charnue,

Ou régulière en feuille d’orme.

Portant parures inouïes

De tissu fin ou de soie grège

Crocus de la dernière neige

Rose nubile épanouie.

 

La courtisane se boit le soir.

 

On y trouve plusieurs textures

Des douces, des grenues, des rêches

D’ancienne à peau de pomme sèche,

Des  grasses où luisent les mixtures,

Pâle et lisse comme l’endive,

Duvetée comme un abricot

Ou frisottée de fin tricot

Comme les brebis à l’estive.

 

La courtisane se boit le soir.

Est-ce un acte de dévotion ?

Une forme du désespoir ?

Un art de la génuflexion ?

 

J’en vois de toutes les couleurs :

Poivre et sel, blé mûr, noir franc,

Rousseur d’automne et de safran,

Châtaigne aux secrètes blondeurs.

 

J’en vois de toutes les couleurs :

Anthracite aux reflets de nacre

Etang semé de fleurs de macres

Teintes vives pour faire un leurre.

 

J’en vois de toutes les couleurs !

Rouge et nue comme une tomate

Pêche d’or dont le mauve éclate

Sous l’effet des brusques chaleurs.

 

La courtisane se boit le soir

Des tilleul-menthe de naguère

Aux thés épicés d’aujourd’hui

Bien alignés sur l’étagère

Ai-je bien goûté tous les fruits ?

 

J’en sais de diverses saveurs

Vanille, anis ou caramel

Poire juteuse au goût de miel

Ou tiède et salée comme un pleur.

Par dessus tout, ça sent la mer.

La mer, et même la marée,

Ivre à son corail amarré,

Iode, varech, goémon vert.

 

La courtisane se boit le soir

Faudra-t-il que nous y passions

Des heures à écrire dans le noir

La joie des circonvolutions ?

 

Elle me chante un beau solfège

Lorsque j’y décris de la langue,

Transportant deux pleins bols qui tanguent,

De longues suites d’ornements,

Méandres, pointes de diamant,

Olives, grecques et besants,

Billette, oves et dards, rubans,

Rinceaux, torsades et palmettes,

Grains de chapelet, rais de cœur,

Surturgescent sous la caresse.

«Chante !» dis-je, en tirant sa tresse,

Puis le plaisir monte en spirale.

Cela commence par un râle

Et s’achève en note de tête.

Emporté par cette spirée

Je bois son bonheur transpiré

Je bois au suin de la fête.

 

La courtisane se boit le soir.

 

Personnell’ment, j’en connais une

Elle habite un p’tit papillon

Je peux la boire les soirs de lune

Et c’est à même le sillon.

 

Romain Brun. Novembre 2009.

 

***

 

Pas d’erreur

 

J’ai oublié les noms

J’ai oublié les mots

J’ai oublié l’endroit et la situation

J’ai oublié les choses

J’ai oublié les gestes

J’ai oublié les gens

J’ai oublié pourquoi

J’ai oublié comment

Oublié le dedans

Oublié le dehors

Oublié l’acception

Oublié le rapport

Oublié la mémoire

Et oublié le corps

 

J’ai dû savoir tout cela autrefois

 

J’ai oublié qu’ici

J’ai oublié qu’ailleurs

J’ai oublié le jour

Et j’ai oublié l’heure

J’ai oublié le mois

La semaine et la date

J’ai oublié la peur

Oublié le passé

Oublié  l’à-venir

Oublié même l’oubli

Oublié l’existence

Oublié l’établi

Jusqu’à la consistance

 

Mettons que j’ai dû croire un peu à tout cela

 

J’ai oublié  déjà

J’ai oublié encore

J’ai oublié la pluie

J’ai oublié l’aurore

Oublié les habits

Oublié la coutume

J’ai oublié l’ami

Le soleil et la plume

 

J’ai oublié le feu

J’ai oublié le fort

J’ai oublié le fruit

J’ai oublié la mort

J’ai oublié le blé

J’ai oublié le bruit

J’ai oublié la clé

J’ai oublié le cri

J’ai oublié le tout

Oublié la partie

Et la peau qu’on tatoue

Oublié la patrie

 

Que suis-je alors ?

 

Je suis le météore

Qui fend l’air mais est brûlé par lui

Car qui s’aime se fuit

 

J’ai oublié le sel

J’ai oublié la nuit

J’ai oublié le gel

J’ai oublié l’ennui

Oublié le saisir

Oublié le vouloir

Oublié le partir

Le don, le recevoir

Le revoir et le dire

 

(Parmi tout ce qui est

Seul le gel est parfait)

 

J’ai oublié l’idée

J’ai oublié l’enduit

J’ai oublié le dé

J’ai oublié l’induit

J’ai oublié  le sol

J’ai oublié le marbre

J’ai oublié le col

Et j’ai oublié l’arbre

 

J’ai oublié la vie

Mais j’ai fait mon poème

Est-il bien sans effet ?

Ce n’est pas un poème

C’est une supercherie

Car pour vous dire ici

J’ai oublié ceci

J’ai oublié cela

Et aussi, tiens tiens tiens,

Par ici, bla bla bla,

Il faut s’en souvenir

Il faut savoir et être

Et puis savoir qu’on sait

Tout en se pensant être

 

Quant à l’écrire, c’est juste

C’est juste pour l’écrire

Juste pour dire peut-être

Et peut-être pour dire

Pour dire ce qui peut être

Ce qu’on pourra traduire

Par

J’existe aujourd’hui

 

Car exister n’existe qu’aujourd’hui

Et aujourd’hui n’existe qu’aujourd’hui

Seul le passé pourrait dire qu’aujourd’hui n’a pas été

Seul l’avenir pourrait dire qu’il n’est plus

Mais le passé n’est plus

Et l’avenir n’est pas encore

 

Nous sommes ainsi

Eternels à nous-mêmes

Car nous avons toujours été

 

Seuls ceux qui vécurent avant nous

Connurent un aujourd’hui sans nous

Seuls ceux qui nous survivent

Vivront des jours sans nous

Mais pour moi j’ai toujours été

Et je serai toujours

Car nul n’a constaté qu’il était à venir

Et nul n’a jamais dit :

«Dommage, je ne suis plus !»

 

La conscience est sans surprise

Pas d’erreur

Être est ainsi.

 

Romain Brun. 11 et 12 janvier 2010.

 

***

 

Je croiserai (Les Aïeux)

 

Je croiserai le fer

Je croiserai le fer parmi les océans

Je croiserai le fer parmi les océans qui n’ont pas de frontière

Je croiserai le fer

Croiserai les brisants

Croiserai les brisants qui brisent les barrières

Je croiserai la mer

Mais par où s’échapper ?

Mais par où s’échapper ?

S’il n’y a pas de barrière

S’il n’y a pas de frontière

Je ne vois de frontière que celle de la lumière

La lumière qui nous noie

Et la mer qui nous voit

Et qui noie nos efforts

Et nos grand-pères sont de petits moussaillons

Noyés par la lumière

Ils ajoutent une pierre

Et demeurent véloces

Jusqu’à leur dernier souffle

Jusqu’à leur dernier souffle que nous n’entendons pas

Non, nous n’entendons pas

Lorsque nous écoutons nous entendons le vent

Nous entendons le vent et nous sentons la mer

Nous voyons la lumière

Mais nous n’entendons pas

Le souffle de nos pères

L’inutile prière qu’ils confient aux brisants

Ça c’est pour la poussière

Les hommes vont et passent

Les hommes vont et passent

Et le temps et l’espace

Gobent nos destinées.

 

Romain Brun. 1er février 2010.

 

***

 

Sentinelles et satellites

 

Je veille sentinelle inutile de la nuit

Poussé par le soleil aimanté par la lune

Je verse un peu d’hier sur un peu de demain

 

Les nuages sont faits de la vapeur des rêves

Et certains sont si lourds

Il pleuvra, il pleuvra

Pour que monte la rumeur des troupeaux sous l’orage

Pour que chuinte à nouveau le ruisseau parmi la mousse

Et que le tronc dessine ses runes de lichen

Vers le nord

Toujours vers le nord

La vie la plus ténue

La mieux enracinée

Et la moins adaptable

Puis remettre mon pas dans la trace de l’homme

Qui va traçant la route

 

Je marche nomade inutile de la vie

Je suis le ruisseau de sueur au parfum fort de son aisselle

La forêt annonce le désert

Et le désert n’annonce rien

Le désert se souvient

C’est gravé dans son granit

Et son sable mémoire en poudre

 

Je guette trappeur inutile du signe

Terre de Galilée, Terre de Magellan

Et pourtant, elle tourne !

Ronde de jour comme de nuit

Elle tourne !

 

(Quel étrange constat

Et quelle étrange sensation

D’en percevoir la rotation

En étant sur le gyrostat)

 

Ainsi je m’en retourne

Dormir parmi les miens

Et ne regarde pas s’éteindre les étoiles

Inutiles comme sont inutiles désormais

Les sentinelles du jour

Puisque des satellites guident la caravane

Des satellites artificiels

Dont les calculateurs

Branchés sur pilotage automatique

Réclament réparation.

 

Romain Brun. 31 mars 2010.

 

***

 

Il est peut-être

 

Il est peut-être midi

Alors l’après-midi risque d’être long

Et le soir douloureux

Et la nuit

Tardive

 

Il est peut-être seize heures

S’il est seize heures je veux

Je veux encore goûter à tout

Je veux encore

Traverser plaines et prairies

Habiter villes et hameaux

Marcher sous les arbres sur les chemins

En cherchant des lèvres le cœur de mes semblables

 

S’il est dix-huit heures je veux un beau

Coucher de soleil

Assis sur la colline

Debout sur la montagne

Juste pour faire briller à nouveau mon regard

Et brûler ma pupille

Il n’est pas de moment plus présent

 

S’il est vingt heures c’est l’heure de plier bagage

De compter les années

De compter les amis

Sur qui je peux compter

Et dresser le couvert des agapes jalouses

 

S’il est vingt-deux heures je veux ôter le scellé des boîtes dans la remise

En répandre le contenu sur le sol

Eparpiller tous mes souvenirs

En jetant des appels au vent

Jusqu’à ce qu’il soit vingt-trois heures

 

Et à vingt-trois heures trente

Ouvrir le livre aux hirondelles sur le chemin des escargots

Le voile d’eau du bassin suffira à porter mon âme légère à sa surface

Âme gerris au cœur vorace

 

Comment savoir

Comment admettre

Comment penser

Et comment croire

Comment lui dire qu’il est peut-être

Il est peut-être

Vingt-trois heures cinquante-neuf et cinquante-neuf secondes ?

 

Romain Brun. Avril 2010

 

***

 

 

Silence de la nuit

 

Ainsi je tire sur la corde

J’aime le silence de la nuit

Ou plutôt sa rumeur diffuse

Un clébard qui appelle au loin

Qui veut je ne sais quel départ

Et lui non plus il n’en sait rien

 

Les paupières alourdies du tumulte des heures

Qui rompent à coup sûr le carnaval des plaintes

Des courses et des mains

 

J’aime bien sa rumeur confuse

Son roulis d’autos et d’avions

Son bourdon de grande aventure

Pour ceux qui sont à la maison

 

Parfois, ce silence est parfait

Je n’entends que mes acouphènes

Vrai, ce n’est pas que ça me gêne

Ils sont, qui sait où ça nous mène,

Rassurants comme un lit défait

 

Tout est lointain

Au loin s’attardent

La pétrolette nasillarde

Le hoquet d’un semi-remorque

Le gloussement gras d’un cargo

 

Car si l’aube est un jardin zen

Si l’aurore est une prairie

La nuit est un océan tiède

Où s’ébattent mes baleineaux

Dans le krill comme des moineaux

Que l’épaulard-corbeau précède

 

Car l’angélus, c’était hier

Et le glas sera pour demain

En attendant, frères humains,

Assoupissez votre colère

Détendez vos lèvres carmin

Car des deux vous aurez besoin

Pour oser changer l’univers

Et pour les baisers du matin.

 

Romain Brun. Septembre 2010.

 

***

 

 

Descente

 

Voici l’arrachement suprême qui nous vient

Voici le temps du vide

Voici venir la claque

 

L’ombre dans nos regards,

Et notre égarement

Le léger tremblement des sourires qui craquent

 

Et tous ces petits riens

Qui m’ont bouffé l’aorte

Et font des moisissures

Sur le pain quotidien

 

Voici l’heure venue

L’heure tant redoutée

Où les justes m’auront

Bien cagué dans les mains

 

L’heure de la rancœur

Tandis que nous serrons

Les mâchoires pour ne pas

Dégueuler nos serments

 

L’heure de la rancœur

C’est quand notre habitude

Va se vautrer dans les

Fantasmes du bon goût

Tout en marmonnant dans

L’écho des lassitudes

Et que discrètement

Le bonheur met les bouts

 

Je descends aux enfers

Pour voir si j’ai une âme

Pour voir si l’horizon

Jouxte bien le sextant

Tant qu’il y aura du vent

Dedans mon cœur en panne

Et des mots qui s’agitent

Comme une rage de dents

Tant qu’il y aura la mer

Pour noyer le soleil

Et des soleils radieux

Pour brûler nos chagrins

Tous ces rejets de ronce

Qui marcottent à trois mètres

Et font à notre entour

Comme un buisson ardent

Et de sacrés principes

Sur quoi pissent les chiens

Dont les limaces brunes

Engraissent le chiendent

 

Et les soirs d’infortune

Je me robespierrise

J’envoie tous les connards

S’aimer les uns les autres

J’invente des désastres

A faire pleurer la lune

Et qu’elle dégouline

Jusque sur les apôtres

Qui partagent le pain

Mais faut pas abuser

Lorsqu’ enfin je m’endors

De ce sommeil maniaque

Qui vendra le meilleur

Pour assurer son bien

Et n’ose même plus

Se pencher sur les flaques

De peur d’y voir un autre reflet que le sien

 

Attends encore un peu

J’ai pas fini mon rêve

Le réveil a sonné

Et la mer se retire

En nous abandonnant

Tous les deux sur la grève

Avec notre bagage

Mon spleen et tes soupirs

Attends-moi mon amour

J’ai mon petit briquet

Tout au fond de ma poche

Pour nous faire du feu

Laissons-le prendre un peu

Et soufflons sur la braise

N’as-tu pas remarqué

Qu’il fait un peu frisquet ?

Laisse passer au loin

Mes démons en transit

Laisse-les se parquer

Gentiment dans l’enclos

Ne les dérange pas

Et vois comme ils s’agitent

Dès que ta main hésite

Et dès que j’ai l’œil clos

 

A quoi donc sert le vent

Si je n’ai pas de voile ?

A quoi sert de courir

S’il faut courir toujours ?

J’attends l’aube, j’attends

Enveloppé d’un drap

Un drap de grosse toile

Qui m’irrite le cou

Qu’une larme ait fini

De couler sur ta joue

Et que le petit jour

Fasse pâlir l’étoile

Voir si nous repartons

Tous les deux côte à côte

Ou bien si dos à dos

Nous cherchons la sortie

La tristesse nous tend

Son gros bouquet d’orties

Et son pâle sourire

Partout nous accompagne

Tandis que nous tournons

Hagards, dans la campagne

 

Je ne peux m’excuser

D’avoir croqué la pomme

Et avec le trognon

Je ferai le frichti

Je sèmerai les graines

Dans mon verger en friche

Dans ce verger qui fut

Notre seul paradis

Le bel et fier Adam

Qui n’en est pas moins homme

N’a plus vraiment la cote

Et n’a pas un radis

A quoi ça servirait

D’ailleurs, si l’aventure

Ne donne plus le sein

A nos âmes ravies

Que reste-t-il après

Le dernier coup de gomme ?

Que reste-t-il après

Qu’on a fait le ménage

Y compris la poussière

Entre les jalousies ?

Qu’on se fout de ce qui

Se joue derrière le store ?

 

On s’était dit,

On s’était dit

Qui moque l’autre

Supportera tout seul le poids de son déni

Qu’on en oublierait l’arme

Car qui sort l’arme ment

Qu’on se tiendrait à la disposition du bon génie

Qu’on tiendrait à distance

L’amour anthropophage

L’amour anthropophage

Revient comme un aimant

Revient pour sa vengeance

Interrompre ton chant

Et s’il ouvre ta cage

Si sa griffe te prend

Se venge en t’arrachant

Le cœur avec les dents

En sussurant que ta souffrance est inutile

 

A nous deux nous faisons

Nos quatre-vingts printemps

Mais quatre-vingts printemps

Ont le rire sénile

Et moquent les raisons

De notre attachement

Qui vont d’atermoiements

En complaintes stériles

D’ailleurs, ils ne rient plus

Qu’exceptionnellement

Nos quatre-vingts printemps

Surtout si c’est futile

 

En effeuillant la rose

Je t’aime un peu, je t’aime

Beaucoup, passionnément,

A la folie, je t’aime

Et jusqu’à l’overdose

Je t’aimerai toujours

Je t’aime encore, et puis

Finalement je t’aime

Plus hier qu’aujourd’hui

Finalement je t’aime

Peut-être pas tellement

Les jours s’enchaînent

Et ne font pas de sentiment

 

Et nous nous regardons

Tous les deux en silence

Et tu crois lire dans

Mes yeux : «Je vais partir.»

Nous ne cherchons plus de

Motif à nos absences

Et je vois soudain ta pupille s’agrandir

Elle veut voir encore

La vague et la lumière

La pourpre du couchant

Et l’aurore outremer

L’or et le vert des champs

Nos enfants sur la terre

Tandis que je descends

Goûter à ton enfer

 

Le désespoir chez moi

Ne fait guère qu’un poème

Et l’horizon n’est plus

Qu’une ligne là-bas

Jusqu’où nous n’irons pas

Dont nous n’attendons rien

Alors va, ne crains rien

Il n’y a pas d’au-delà

 

On ne pleure jamais que l’eau de son baptême

 

L’amour ne se fait bien que lorsqu’on a le même.

 

Romain Brun. 3 novembre 2010.

 

***

 

Trois saisons

 

Être fils, c’est s’entendre dire :

«Tu es trop jeune.»

 

Être père, c’est dire au fils :

«Tu es trop jeune, tu ne peux pas comprendre.»

 

Être grand-père, c’est dire au père :

«Je te l’avais bien dit.»

Et dire au fils :

«Laisse-le donc, il ne peut pas comprendre.»

 

Qui es-tu pour juger ?

As-tu vécu toute ta vie ?

 

Être enfant, c’est savoir ce qu’on a inventé

Adulte, c’est inventer ce qu’on voudrait savoir

Être vieux, c’est savoir qu’on n’a rien inventé

Et qu’on ne peut soi-même rien recommencer.

 

Romain Brun. 7 novembre 2010.

 

***

 

Mon métier n’est pas un métier

Il y faut pourtant bien du métier

Je n’en suis pas propriétaire

Ni même locataire

Ni même métayer

C’est une galerie de mine à étayer

Qui, si je ne fais rien, s’effondre sur ma tête

 

Je mourrai étouffé dedans ce trou à rat

J’explore le sous-sol du paradis perdu

Taupe d’un monde cru qu’on parcourt en loupiote

J’en extrais les pépites

Sans trêve ni remords

Et le sel gemme sans repos

Quand j’en trouve une, j’envoie

Une balise Argos

Qui monte dans la nuit et le recueillement

Redescend lentement lentement s’éteignant

Et s’en vient doucement mourir sur ton épaule.

 

***

 

Sang d'encre

 

Viens

Je te dirai mes heures de veille

La magie simple du brouillard

La chaleur douce du ventre des mammifères familiers

 

Mes silences ne sont pas des silences

Ils sont un appel d’air pour l’imagination

Qui déboule bientôt comme un vent furibond

Et vient me rafraîchir, me caresse et me frôle.

 

Tu es le paradis perdu

Que je retrouve chaque matin

Et qui s’en va le soir venu

Cueillir la rosée des chemins

 

Tandis que le scribe égyptien

Qui m’apprivoise et qui m’emporte

En ouvrant grand toutes les portes

Met son sang d’encre sur mes mains.

 

Romain Brun. 7 décembre 2010.

 

***

 

Petit moineau dans le matin

 

Petit moineau dans le matin

L’hiver glacé pousse la faim

Et ta dizaine de copains

S’ébat et volète alentour

Pour un premier bain dans la neige.

 

La brise et le givre amoncèllent

Sur l’herbe des cristaux de sel.

As-tu froid dans ton duvet beige ?

 

Sais-tu les bourgeons, le jasmin,

Le printemps qui viendra demain

Et les joies du nouveau soleil ?

 

Petit moineau dans le matin

Tu trouveras du pain : deux miettes

Une graine de potiron

Sous le sapin, pas de pignon

Ni racine de potentille

Ni fleur, ni fruit, ni germe tendre, ni vrille

Alors je t’apporte un quignon

Moi, gros animal tout couvert

Et j’attends le temps des violettes

Comme toi, en moins courageux,

Car je perds ma chaleur de bête

Trop vite par ce temps neigeux.

 

Vous dansez, petits passereaux,

Quand les corbeaux s’en vont par trois

Glâner sur le bord du ruisseau

Les vies surprises par le froid.

Le vieux crapaud qui n’a pas pu,

Pour hiberner assez profond

Creuser là, sous la grosse pierre.

Les escargots endoloris

Qu’ils décrochent avec leur bec

Et qu’ils font claquer d’un coup sec

Comme on plante une banderille ;

Qu’ils avalent avec la coquille.

Les vers aussi ont disparu

Ils sont descendus sous la croûte

De la terre humide et gelée.

Les larves de coléoptères

Elles aussi sont bien cachées.

Bientôt, le soleil va descendre

A peine, à peine est-il monté

Quelques heures au-dessus des crêtes

Là-bas derrière le bois venté

Que de brusques rafales fouettent.

 

Merlotte aux plumes de satin

Il faudra tenir jusqu’en mars

Et puis retrouver tes comparses

Pour fricoter dans le jardin

Et ses touffes d’inflorescences.

En attendant, rentrons au nid,

Au nid douillet de notre enfance

Au buisson, petit cœur qui danse

Pulsation faible dans la nuit

Fendue de gel et de blizzard

Et j’ai la sensation bizarre

Qu’il brille comme une pépite.

 

Alors prends garde au chat qui guette

Au renard et à l’épervier

Car eux aussi, les affamés,

Rôdent parfois autour des miettes

Eparpillées sous le grésil.

 

Les rongeurs dorment en pelote

Dans la chaleur de la maison

Je ne sais pas s’ils ont raison

Car sur eux veillent la hulotte

Et le hibou silencieux

Qui d’un seul coup précis émiette

Tous les petits aventureux.

Ils en font une gibelotte

Et nous les rendent en pelote

Le squelette en vrac au milieu.

 

Petit moineau dans le matin

Saute et sautille dans la neige

Petites pattes et patins

Glissent soudain sur une flaque

De verglas dont l’épaisse plaque

A saisi feuilles et brindilles

Ephémère chorégraphie

Que le battement d’aile allège

Ballet joyeux improvisé

Bec court et plume ébouriffée

Par le souffle glacé du nord

Malgré lequel tu vis encore.

 

Dans le matin, petit moineau,

Je te retrouverai bientôt

Sur le manche de mon rateau

Nous avons passé le solstice

Pour chanter, chanter à tue-tête

Dansant sur le bord du chéneau

Aux rayons d’un soleil nouveau

A la fonte des stalactites

Dont les larmes d’eau pure glissent

Sur la jonquille et le narcisse.

 

Ma hure étamée par le froid

S’éclaire alors d’un long sourire

Irrépressible que dessine

Le spectacle de la nature

Dont la force étonne et fascine.

 

Sur les branches gainées de givre

La lumière blanche illumine

Des rameaux de fine dentelle

Dont scintillent les interstices.

 

Ainsi va le bonheur de vivre

Nourri des franches étincelles

Qu’offrent les joies sans artifice.

 

Romain Brun. 26 décembre 2010.

 

***

 

Qui se souvient ?

 

Qui se souvient des morts disparus de ce monde ?

Qui se souvient des rois qui régnèrent jadis ?

Après qu’il a fané, qui se souvient du lys ?

Le temps met l’âme à nue comme une amande qu’on émonde

Qui se souvient des mondes morts et disparus ?

 

Qui se souvient du jour de sa naissance et sa lumière ?

Qui se souvient du feu des lointains ascendants ?

Et qui peut évoquer sa chaleur inondant

Le centre des clairières ?

Son éclat dans la nuit ?

Qui se souvient du premier bain de lumière du jour de sa naissance ?

 

Qui se souvient de nous, suspendus à nos branches ?

Du périple marchant des peuples erratiques

Sans guide, sans témoin, ville ni monument ?

De la conscience d’être enfin, de nos pratiques ?

Nos idées de barcasses plus ou moins étanches

Nos idées de levain et de couteau qui tranche

Nous sommes là sans bien toujours savoir comment.

 

Qui se souvient du songe indolent des violettes ?

Des chants d’amour lancés aux premiers dieux païens ?

De la terreur sacrée des gouffres et des cimes ?

Victime expiatoire assassinée pour rien,

Qui donc peut bien se souvenir de l’affreux mime

Du pendu pris de court qui s’agite en cherchant vainement des pieds l’escarpolette ?

 

Un soleil orangé tombé de son applique

Un croissant vaporeux léger de lune rousse

Sont nos seules reliques

 

Qui se souvient des mains cherchant dans la poussière

La pièce de métal ou le reste de grain ?

Et des petites trouvailles symboliques ?

Du regard vide de l’idole énigmatique

Et la forme affirmée de son buste d’airain ?

Qui se souvient de la poussière sur sa main ?

 

Nombre fragile quand la foule est solitude

Qui se souvient, peut-être à son corps défendant,

Du regard qu’il jeta sur son premier amant ?

Que de son cœur alors il connut l’amplitude

Qui se souvient du sang répandu des Mandans ?

Des crieurs de métiers et des joutes publiques ?

L’humanité poudroie sous son arc électrique

Qui se souvient de ses erreurs de jugements ?

 

Qui se souvient de la rivière et de la source

Que l’on s’en va chercher toujours en remontant

Pour mieux réhydrater son squelette karstique ?

Le faciès a changé mais semblable est la course

A la recherche de la paix du corps content

Par les signes chargés du rite onomastique

Par le souffle de vie et par le sang des bourses

 

Qui peut se souvenir de son dernier moment ?

Poursuivant — ce qui compte dans l’esprit, c’est son fendant —,

Etincelle dans l’ombre immense et fantastique

Cette route ventée d’effroi et de tourments.

 

De tout cela je veux me souvenir en l’attendant.

 

Romain Brun. 4 août 2011.

 

***

 

Le temps

 

Qu’ai-je fait de la journée ?

 

Pfffffuit…

 

Enfui le jour passé.

 

***

 

Suite case (poème d’occase)

 

Langue agile, serpent de mer, limace

Poisson d’argile, porte de fer, grimace

Crachat en l’air, pas là pour plaire, batrace,

Poison gracile, encre tactile, loquace

 

Lézard velu, torse crêpu, tignasse

Vivant reptile, ventre grappu, vinasse

Cœur en alu, rogue indocile, coriace

Tortue des îles, varan repu, feignasse

 

Pituit des villes, gadin labile, agace

Cigogne ou grue, héron des rues, grognassent

Perroquet vil, perruche cruche, criassent

Griffon servile, qu’on monte à cru, et trace.

 

Romain Brun. 26 août 2011.

 

***

 

L’onde océanique

 

Il importe peu à l’onde océanique d’être déviée de sa trajectoire initiale par un courant tangeant.

Seule importe sa longueur d’onde.

Seuls comptent pour elle

Son rythme, sa fréquence, son amplitude

Ses dimensions, sa masse, son altitude.

 

Quant à sa direction

Tu ne la connaîtras qu’étale à tes pieds sur le sable des grèves

Ou contre le rocher

Avec son bruit d’éponge et de T-shirt mouillé.

 

Et ton pouls va s’accélérant

D’un minuscule éclat de force tellurique

Avec le continent, c’est par les pieds qu’on communique

Vieux ramoneur de l’espace-temps

Et ranimeur du vieux passe-temps

Des terminaisons volcaniques

Il y a des trous dans ta barrique

Et leur feu s’élève en fumant.

 

L’onde ainsi meurt, puis se reforme

Tu aurais juré tout à l’heure

La voir s’arrêter un instant

Mais rien ne meurt jamais du mouvement

Rien ne revient jamais de ce qui n’est pas la matière.

 

Pas de pensée possible sans représentation

Debout

La paume de la crique au bout du bras de mer

Fait ton écrin de ciel et de stomatolites

La vie affleure à son granit.

 

Toi,

T’as poussé comme un champignon

Radicelles enchevêtrées dans l’échancrure

Lamelles brunes, pied grêle, sporée blanche, pédoncule mignon

On te dit : «La vie, ça se calcule, mon petit.»

X, y, z et t

Peau de pêche quand vient l’été

L’hiver, poilu comme Yéti.

 

Je mange patiemment et la neige et la grêle

Le brouillard, la pluie d’automne et les autans

Je change de couleur aux rayons du soleil

Du soleil qui recuit

Du soleil qui culmine

Du soleil kaki qui fulmine

Puis, quand l’incendie redescend

Pour s’en aller dorer la peau de nos voisines

Nous laisse dans la nuit avec des yeux phosphorescents.

 

Je bois le vent

Je bois

Je dors, je crie, je ris, je baise

Je pense et j’écris, je soupèse

Les jours en nombre entier évincés patiemment

Le souffle court

Je souffle, je cours

Tu cours, tu cours, tu cours, tu cours

 

Ce qui importe peu à l’onde océanique.

 

Romain Brun. 29 août 2011.

 

***

 

De la Joconde

 

Sur le passé, je suis partagé

Sur le présent, je suis mitigé

Sur l’avenir, je suis réservé

 

Inlassablement l’ensablement

emballe mon semblable

Meuble instable étagé

De blabla de sang brûlant d’oubli

Adoubé de boulot, ou bullant dans son bol

Que la mort sobre sabre

Plus ou moins proprement

 

Sur le passé, je suis partagé

 

Marge étroite entre la petite margelle

Qu’on gravait au gravat

Et le poison violent de la galère marginée

Promis dès la sortie de notre gangue invaginée

Vagissant, singeant, agissant,

Puis assagi par les enfants dans mon sillage

Tambour battant d’enfantillages

Allongé nu dans le sillon des rivières de bas étiage

En serrant si fort notre amour qu’on le bille

Et qu’il ne bouge plus.

 

Fille ou fantôme, fantôme ou fille

A quoi rêvais-tu donc en poursuivant les filles

Dont tu fouillas touillas le ventre en le souillant ?

Tu as versé un pleur à chaque feuille

De cet amour qu’on ne connaît qu’en l’effeuillant

Qu’on ne connaît qu’en y laissant les doigts dans la feuillure

Dont il ne restera bientôt plus qu’un fantôme

Qu’on poursuit à travers le fantôme suivant

 

Sur le présent, je suis mitigé

 

Tandis qu’entre nos jambes ballottent nos bouboules

Nus dans le vent glacial qui caille couille et quille

Jours de verres et de plats qu’on enquille

Pour finir en urine et mouscaille

Conscients de la resquille

Qu’aurons-nous donné ? qu’aurons-nous ?

L’humanité poursuit son chamboul’tout

Quand on n’a plus de boîtes de conserve

On empile les hommes

Et on tire dessus

 

Sur l’avenir, je suis réservé

 

Pourquoi toujours vouloir que l’autre écoute ?

Alors que le bonheur se rencontre parfois dans une rue déserte au mois d’août

Et dans ce rendez-vous manqué qui permet de faire autre chose

Comme on irait ailleurs

Comme on penserait différemment

Autre chose, autre part, et pour d’autres motifs

Comme un complet déplacement

 

Haut, hissez haut les pissenlits par la racine carrée

Brûlez la chandelle par les deux bouts du monde et les deux bouts de ficelle qui nous tiennent debout

Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin, y’a plus d’eau, alors

À quoi va bien pouvoir servir la cruche ?

Le bouchon flotte mais nous on coule ?

Cool

J’ai du beurre en branche pour les mésanges de tes yeux

Et des papillons blancs pour tester la chaleur de l’air afin de savoir s’il est temps de semer l’amour et le hasard

Parce que moi, hein, bon, je cours vite

Enfin, je - courais - vite

Je n’en vois plus vraiment la nécessité

Je n’appâte ni n’épate et papote de moins en moins,

à moins que

A moins qu’on apprécie mon genre sec sué, mec

Mec aminci en page de missel

Doué pour la missive et pour la vomissure

Moins pour le voussoiement

Qui frotte les parois de son cœur boursouflé

Et froisse aussi parfois celui de l’autre à bout de souffle.

 

Souffleur de rêves ? même pas

Siffleur de verres ? absolument

Le reste, je l’effleure à peine

Froussard fissile, phraseur facile, aussi

friseur de poils de cul.

Enfin ça, non.

Ça, non.

Ça ?

Ça s’annonce mal

Ça s’énonce bien

Ça se dénonce clairement

Ni menthe claire, ni pie qui chante,

Ni pet de nonce à la papa

Ni Pape ni conciliabule

Ni pépé qu’a coincé la boule

Aboli de conque à pénis

 

A l’encre et au niveau à bulle

Avec mon petit bout de craie

J’invente dans le grand secret

Et sur de petits airs discrets

La graine de poireau d’Hercule

En mélangeant le sucre et l’ocre des mangroves

Couleurs de mes soirs hasardés

Où je ne suis jamais allé

 

Hercule, c’est un maraîcher

Quand je répands sur le marché

Les trésors de ma harpe grêle

Nous faudra-t-il tout bazarder ?

Revenir au tapis de prêle ?

Et si parfois j’ai pu jouer

La farce grasse et rubiconde

Non, n’en soyez pas affligés

Qu’on m’en excuse la faconde

C’est d’un excès de vie féconde

Où j’ai plaisir à musarder

Juste pour voir se lézarder

Le sourire éternel et figé

De la Joconde.

 

Romain Brun. 12 septembre 2011.

 

***

 

 

Petit panthéon des familles

 

C’est Palimpas le bon géant

Qui pleure la grêle et souffle le brouillard

Le souffre nous vient droit de ses naseaux brûlants

Qui va se déposer en larges taches jaunes

Pour se cristalliser bien après son passage

Dans les concrétions hâves des couches basaltiques

A ses pieds sautillent les Salmigondis

Pouilleux poilus couinant toujours à la recherche de quelque chose à grignoter

 

Dans le fin fond des nuits

Vous l’entendrez parfois chuinter de sa geôle

Et sa plainte poussive

Agite faiblement les vers luisants des lampions sur le coteau

 

La douceur du chant du furi-in

Apaise les cœurs lourds

Emousse le tranchant de nos peines d’amour

Le problème de l’homme

C’est bien qu’il faut qu’il dorme

Or lui l’a bien compris

Qui assoupit d’un geste

Hommes et plantes

Plantes et bêtes

Etalant d’un regard les tourments les plus durs

Ce qui lui sert de bouche ouvre un gouffre béant

Le souffre nous vient droit de ses naseaux brûlants

C’est Palimpas le bon géant

 

C’est Brakarith l’incontinent

De son corps les vingt continents

Et l’océan dans ses déclins

De son cœur le rubis

De ses reins la topaze

D’émeraude sa thyroïde

Le magma fait rougir de lueurs anthracites

La croûte de son étendue cytoplasmique

Il n’a donc ni sommet ni base

La vie éclose où l’eau douce sur sa chair tendre

Stagne et glisse avec lenteur et l’ensemence

 

Ses hoquets et ses soubresauts

Font bien des morts parmi ses puces

Trois kilos de cailloux

Il n’en faut pas bien plus

Les démembrent et dessoudent en éteignant leur thalamus

Ses yeux naissent le long de son arc insulaire

Et d’une seule larmouillette

Balaie la côte et noie la ville sur le rivage

Terreur pour qui l’entend vagir

Tu peux craindre son étreinte aride

Ayant toujours quelques parties en mouvement

Malgré l’apparence immobile

Il frictionne ses vingt continents

C’est Brakarith l’incontinent

 

C’est Al-Hazâr le bien nommé

Esprit maître des coups de dés

Et de l’enchaînement des causes

Et des effets

Sa morale est aléatoire

Mais son axe est déterminé

Il ne revient jamais à son prétoire

Et nul ne l’a jamais entendu déposer

Pas de minute

Pas de greffier

Ses arrêts sont rendus de fait

C’est châtiment des châtiments

Et liberté des libertés

Des nuées d’incidents ces gargouilles zélées

S’abattent sur la vaine et veule humanité

Qui veut le monde factuel

Elles pillent jalousement sa vie accidentelle

L’accident n’est que d’apparence

Immuable destin dans sa transe

Esprit maître des coups de dés

C’est Al-Hazâr le bien nommé

 

C’est Olozor le renfermé

Taurin de corps, lourd et musclé

Qui trotte en piétinant ses bourdes

Il guigne Atlas et son jouet

Il sue, il bave et il s’embourbe

Mugit tant qu’on voit le sang sourdre

Aux veines de son cou gonflé

Son mufle est mauve

Son ventre porte

Monstrueuse virilité

On dirait comme deux coucourdes

Et d’une membrane attaché

A l’abdomen lisse et ventru

Une sorte d’anaconda

On raconte qu’il féconda

Io la génisse

Deux des trois Parques

Mais de cela rien n’est resté

Sur sa lande, gare à l’intrus

A l’égaré, au malotrus

Il accourt depuis l’horizon

Les piétine sans rémission

De ses pattes de dinosaure

 

A l’aurore, il broute du thym

Et se couche un peu dans la fange

Pour mieux se rafraîchir le groin

A midi

Etourdi de chaleur et de sel

Ivre fou de piqûres d’insectes

Tire un galop à perdre haleine

Il en est à peine essoufflé

Et le ponctue d’un rire de hyène

Satisfait alors il défèque

Un bon quintal de mousse verte

Abjecte, visqueuse et musquée

Le soir, il erre au bord des plages

Cherchant quelqu’un à qui parler

Taurin de corps, lourd et musclé

C’est Olozor le renfermé

 

C’est Kraleuvine, la mère louve

Qui chasse la nuit dans les douves

De son palais aux mille gueules

Pour de la chair d’aventurier

Qu’elle offrira en friandise

Aux mille petits qu’elle couve

Hélas, on chercherait en vain

Un roi sorti de son couvain

Un sage ou même un gentilhomme

Ce sont les brigands des forêts

Qui s’en iront au pas de course

Prendre la caverne de l’ours

Les escarpements, les marais

Les falaises, les lieux sans source

Deux feux qui brillent dans la nuit

Ce sont ses yeux, à Kraleuvine

Rien ne te protègera,

Ni le signe

Ni la prière, ni la fuite

Ni même l’arme trop tard tirée

Ni la diversion, ni le gîte

L’imploration désespérée

Elle ouvre son cric et croque

L’os craque

Elle casse la croûte

Sa fourrure grise et noirâtre

Tressée de touffes de sang séché

Apparaît dans un grand vol d’oiseaux charognards

Triste parmi les monceaux d’ossements dans ses caves

Chassant la nuit dans les taillis

Les combes, les ravins, chassant le long des douves

C’est Kraleuvine, la mère louve

 

J’aurais pu vous parler aussi

De Wazomblé, un genre de troll

Qui loge dans un séquoia

De Simfarat, l’araignée bleue

Qui hante son lagon de jade

De Pécatine

Surintendante

Au palais de Dame Tartine

Evoquer pour vous Pachyodème

Ectoplasme vivant du souffle des malades

Ayant pris d’eux leur teinte blême

En spectre laiteux et blafard

 

Je pourrais vous décrire plus de huit-cent dieux

Si je m’en octroyais le temps

Parce que, de l’homme ou du dieu,

Je sais bien qui a créé l’autre

Ainsi j’irai sans dire

Comme ça en passant

Je n’ai guère plus de temps à leur consacrer

Qu’eux à moi et à nous

Ils sont trop occupés à être ce qu’ils sont

Je suis persuadé d’être leur créateur

Privilège puissant de l’imagination

Ils s’éteignent bientôt comme un feu de brindilles

Tandis que nous cherchons avec nos téléscopes

Au fin fond du cosmos

Après les galaxies

L’explication de notre première seconde

En vain peut-être

La trace d’un premier instant

En vain sans doute

 

Foin des panthéons virtuels

Il faut reprendre la truelle

Avec l’univers sur écoute.

 

Romain Brun. 19 octobre 2011.

 

***

 

 

Indissoluble

 

J’aime bien

La première gorgée de vin

 

J’aime bien

La deuxième gorgée de vin

 

J’aime bien aussi souvent

La dernière gorgée de vin

 

Je finirai par me dissoudre

Dans ce que je bois

Dans ce que je mange

Et dans ce que je mange ou que j’ai cru manger

 

Le monde va son cycle d’absorptions

Tout matériau qui fut de tout temps dans l’espace

De tout temps ? pas du tout

Douze à quinze milliards d’années

Et avant ?

Avant ?

Oui, qu’est-ce qu’il y avait avant ?

Avant, il n’ y avait pas d’horizon

Dit-on

Parce qu’entre nous

Et mon expérience d’homme

Je ne vois que matière indissoluble

Espace incompressible

Et temps inénarrable

 

Sans connaître jamais la nature du vide

Sans jamais concevoir une chose innommée

Je regarde un regard qui regarde un regard

Et je vous parle à la quatrième personne

Celle que nous sommes tous ensemble individuellement

 

Avant ?

Il n’y avait pas de regard

Dit-on.

 

Romain Brun. 17 novembre 2011.

 

***

 

 

Exemplaire

 

Pour accoucher dans la douleur

D’un texte et d’une mise en scène

Troussée selon le rite obscène

Le rite de l’exhibition

Je prends exemple dans la vie

 

La vie, son bruit et sa couleur,

Ses coups, son goût et son odeur

Son cri, mais j’y ajoute un nœud

Se crie, si j’y ajoute un air

S’écrit, lorsque j’y mets le nez

C’est vraiment bien le seul domaine

Où je trahis quelque ambition

Où je nourris, devrais-je dire,

Quelque chimère avec passion

Et le souci d’être efficace

 

J’aiguise, comme un rémouleur

Sur la meule de mes envies

Qu’entraîne mon cœur clignotant

D’un mouvement alternatif

Un couteau qui trace des signes

Pour mieux le planter dans la feuille

Le signe fait sens à l’esprit

L’esprit plus lourd descend d’un cran

Et fait naître des sentiments

Qui resteront dans ta poitrine

Ou qui voleront en éclats

 

Je ne sais pas bien ce qui mène

Mes pas sur ce terrain fangeux

Absorbé par son corps spongieux

Mais c’est vraiment le seul domaine

Où je sais avoir mes entrées

Où je sais savoir quelque chose

La sortie, c’est pas difficile

Il suffit de laisser aller

Une fois la plainte essorée

Sur du papier

 

Alors tu vois, s’en fout la rime

S’en fout le teint dont on se grime

Pour cette représentation

Dont l’origine est pulsation

La fin, libre, quoi que certaine

Poème, curieux phénomène,

Poésie, étrange domaine,

Où peser, c’est penser sans haine

Où vivre est l’acte et le moyen

Où le roseau sans air avec un nid

Est un oiseau

 

Mon point de vue est excentré

Mon humeur ? colère rentrée

Et j’ajoute quelques entrées

Au dictionnaire du hasard

Le hasard a beaucoup à dire

Mais pas grand’chose à raconter

Tu peux toujours le rencontrer

Et l’appeler coïncidence

Il sait bien comment te séduire

Il sait bien comment te surprendre

Et sait bien comment te contrer

 

Pour mon texte et ma mise en scène

Evaporés dans la chaleur

Du chagrin des chaleurs humaines

Je prends exemple dans la vie

 

La vie, la vie, c’est le temps court

C’est le temps du premier amour

Le temps où le cœur tape vite

 

C’est le temps qui se compte en jour

En heure, en minute et seconde

Porte à deux battants qu’on dégonde

Et farandole dans la cour

 

Le temps des bises en coup d’vent

Le temps de la fuite en avant

Vers ce temps qu’on ne connaît pas

Où ce qu’on ne voit pas n’est pas

 

Les temps des pourquoi, des comment,

Le nord est donné par maman

La vie est un tour de grand huit

 

C’est le temps où on n’a pas l’temps

Mère boussole et père absent

La pire phrase : «En attendant,

Tu vas pouvoir ranger ta chambre.»

 

Temps de la magie de décembre

La joie et la peine immédiates

Et le désir, monstre prognathe,

Mord dans ce pain à belles dents.

 

Car c’est le temps qui s’impatiente

C’est le temps qui se fout des fientes

C’est le temps du temps qui respire

 

Le temps des grandes découvertes

Que l’expérience déconcerte

Et que la nouveauté chavire

 

Mais c’est aussi le temps moyen

Le temps qui bat le méridien

Et c’est le temps des journées pleines

Tout du moins théoriquement

Mais qui fait son médicament

Du son d’un vieux poste à galène

 

Où le temps se compte en années

Comme un bouquet de fleurs fanées

Ce qui compte, c’est qu’on existe

 

Et c’est le temps du temps présent

Où le rêve de nos treize ans

Devient utopie fantaisiste

 

Puis c’est le temps qui redescend

Mais si possible en pente douce

Sous la poussière et dans la mousse

Poussière des anciens trésors

Et mousse des vieux emballages

Que l’on a gardés malgré l’âge

Et qu’au soir parfois on ressort

 

Le rêve y devient indécent

Et c’est le temps qui prend son temps

Parce qu’on a pris, entre temps,

L’air fatigué d’un vieux ressort

 

Le temps s’y compte en décennies

Qui fait le désir assaini

Et les regrets, et les remords

 

Quand hier devient autrefois

Et qu’autrefois devient jadis

Et parfois le siècle dernier

 

Le temps de compter ses deniers

Le temps de vérifier sa foi

Et de passer de neuf à dix

 

Qu’on parcourt en habitué

Et c’est le temps du temps tué

D’un peu de terre remuée

Fruit d’une vie passée trop vite.

 

Romain Brun. 27 novembre 2011.

 

***

 

 

Ici, les batraciens

 

Quand l’aube glabre attend la tignasse du vent

Que sa caresse glisse et couche les ajoncs

Chevelure à fleur d’eau afin que le triton frissonne

C’est bonheur de grenouille

Ponctué d’un plongeon

Et le cheval se cabre comme un chien savant

 

Je suis le vieux crapaud qui crapaude et bubonne

Calme sous le filet d’eau froide qui fait mousser la crapaudine

Je la pousse et je veux visiter le tuyau

Le tuyau, le tunnel et la buse

Là-haut, la buse elle est pattue

La buse, elle est pattue, ou commune, ou variable,

ou féroce

Ici-bas, elle est creuse

Elle résonne encore des trombes de l’orage

Je brasse un peu des quatre membres

Sans penser à ma mort atroce

Aux serres et au coup de bec

Coup de bec comme un coup de crosse

Si la buse qui plane là-haut

Quittait son couloir aérien

Ou son cercle d’observation

Si la buse venait à descendre et à fondre

 

Le tragique n’est pas de ce monde

Le dramatique, connais pas

Le sais-tu ? je suis protégé par mes toxiques

Car toxique est ma peau

Toxique est ma salive

Et toxique est la glue qui engangue ma langue

Pour la glue, tu dirais plutôt soporiphique

Car pour passer ma glotte

Mieux vaut être endormi

Or, on n’a jamais vu crapaud anorexique

Et nombre d’entre nous sont plutôt boulimiques

Je déjeune vit’ fait d’une bleue libellule

Vous qui passez ne croyez d’abord voir qu’un caillou

 

Ainsi, j’ai rencontré d’étranges créatures

Qui redoutaient par-dessus tout la mort violente

Et sa douleur inouïe de trois secondes

Tellement inouïe qu’on a bientôt sombré dans l’inconscience

L’inconscience, je connais bien

C’est ainsi que je vis presque six mois par an

L’inconscience précède parfois la mort lente

Quand nous gelons en terre endormis sous les plantes

Et la faible épaisseur des banquises précoces

Vous, je sais, vous diriez : «C’est vraiment pas marrant.»

Mais nous sommes les bienheureux

A nous nourrir le jour et à chanter la nuit

Et nos coïts jaloux durent pendant des heures

Nous en restons béats

Immobiles

Et terreux

Placides

Et impassibles

Dans nos croûtes acides

Avec l’esprit dans la montagne

Avec le cœur au marécage

Et les genoux dans la purée

 

Mais comment préférer

S’éteindre lentement dans la déréliction ?

Je ne sais.

Peiner pendant des mois

Souffrir peut-être autant, sinon plus

Que si s’en était fait d’un coup, brutalement

Le temps cueille les fruits de notre indécision

Peut-être ne sommes-nous pas faits pour la concision

Souci d’être mortel qui craint la conclusion

La conclusion qui vient toujours, finalement.

 

Je préfère finir sous la roue du camion

 

Je suis le vieux crapaud goulu

De ma langue de goule

Je gaule le brouillard dans mon rayon d’action

Dès qu’ici ça bourdonne

Partout là où ça grouille

Et dès que ça foisonne

Vos moteurs qui vrombissent

Qui grognent, qui résonnent,

M’embrouillent

Il paraît que s’ils sont trop près je n’aurai pas le temps d’avoir la trouille

 

Au pied de la colline

Le village fumote

Et le tracteur crapote en traçant son sillon

Claudique et bringuebale sur les mottes

Cahin-caha, c’est un curseur sur l’horizon

 

Je suis le crapaud qui coasse

Mais ne serai prince charmant

Que si la princesse m’embrasse

Et que mes doigts palmés délacent

Sa chevelure en soulevant

Son corps lourd d’amour que j’enlace

Que d’attente et de guerre lasses

Nous chutons tous deux sous le vent

Et qu’on ne trouve à notre place

Dans l’herbe qu’un crapaud chantant

Qui vous dira en repartant

Vers le cresson et les lentilles

(L’eau dort dessous, dessus

Le soleil brille)

 

Rien ne sera jamais plus comme avant.

 

Mon rêve en bulles s’évapore

Ce n’est pas l’esprit qui s’endort

C’est bien le cœur qui fait des siennes.

 

Romain Brun. 2 décembre 2011.

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