23/12/2012
Le monde est ma musique
Sommaire :
- Conte
- Meddu
- Automne
- Gless
- Prière
- Réflexions et citations
- Vie
- Petit poème du soir
- La courtisane
- Pas d’erreur
- Je croiserai (Les aïeux)
- Sentinelles et satellites
- Il est peut-être
- Silence de la nuit
- Descente
- Trois saisons
- Mon métier n’est pas un métier
- Viens
- Petit moineau dans le matin
- Qui se souvient ?
- Le temps
- Suite case (poème d’occase)
- L’onde océanique
- De la Joconde
- Petit panthéon des familles
- Indissoluble
- Exemplaire
- Ici, les batraciens
***
Conte
Sur la plaine salée
Où rien ne fait surface
Hoël au bastingage
Suit l’écume des nefs
Sur la terre brûlée
D’où quelques toits dépassent
Johan cache sa rage
Perché sur un relief
Ils sont descendus sur le rivage
J’ai vu leurs deux couteaux briller dans la nuit
Calme
Il y avait la mer
Il y avait le ciel
Et le vol lourd des goëlands.
***
Meddu
Les chevaux aux cheveux, crin de lin, dans la plaine
Ont doré au soleil leur coupe de cuir brun.
Au loin, alors que sèche à l’huis la grosse laine
Des bergers, fuit l’orage. Et les gouttes d’alun
Qu’a laissées sur la tige humide de ses pleurs
L’ami bleu et maussade et gris et Saturnien,
Scintillent. Au foyer, sur des mottes de beurre
S’agite un peuple de grands couteaux et de mains
Lestes, qui, dansant autour des crémaillères,
Brandissent des litrons de vins accroche-tripes,
Entament de gros pains, attaquent des gruyères,
Et bientôt serreront jovialement des pipes.
(Août 1987)
***
Automne
Où monte mon regard tombe une feuille d’or
D’un vieux chêne rugueux noirci par les hivers
La brume fait un voile où la terre s’endort
Sous la mousse et l’humus où vient rêver le cerf.
***
Gless
Au ponant l’astre rouge roule entre les collines
L’ambre brûle à feu gras la résine du soir
La rosée luit un peu parmi les aubépines
Un vieux sanglier mâle un instant s’est fait voir.
***
Prière
J’ai brûlé tout ce qui te ressemble
Et pourtant il me semble
Ne t’avoir pas quitté
Je pense comme ça mes mots dans le silence
Qui ne gardent de sens
Que murmurés
Ma verge s’est éteinte
Mais elle teinte
Amen.
***
Réflexions et citations
Seul connaît les coups celui qui les reçoit
Seul connaît la valeur des choses qui s’en trouve soudain privé
Aimer présentement
Voilà le difficile.
---
Les hommes sont comme les pommes
Si on les entasse, ils pourrissent.
Mirabeau.
---
La seule partie de l’homme que je ne puis ni connaître, ni forcer, est celle qui a valeur à mes yeux. Tel est le principe de la morale.
Alain.
---
Le monde crèvera-t-il d’inquiétude ?
Ou bien réellement des maux qui lui font peur ?
---
N’étant pas des choses pures
Nous avons besoin de choses
Que les choses n’ont pas.
F. Savater
---
On dit d’une femme qu’elle se dérobe
Lorsque justement elle remet sa robe.
---
Les destins basculent à quatre heures du matin
Car plus personne n’en a rien à foutre de rien
Et à cette heure
Ceux que le monde et son sort
ne laissent pas indifférents
dorment.
***
Vie
Vidange interminable d’excréments
Visite impromptue à l’étendue
Vous imaginez être
Venu ici par éjaculation
Voisin des imbéciles éminents
Voracité implacable des enzymes
***
Petit poème du soir
C’est après les soleils couchants
Et les après-midi radieux
Et que le ciel s’en va penchant
Sur nos têtes comme un adieu.
C’est tout l’air bleu sur nos épaules
Qui condense un soupir de nuit
Dont on frissonne, ça c’est drôle,
Et ferait presque comme un bruit.
La terre inverse la vapeur
Et nos désirs s’en vont ravis
De sortir un peu de leur geôle
De nous dire de loin : «Toi, tu vis !»
De mesquine parole en mesquine parole
Nous avons fait le jour qui ment
Qui reviendra demain réclamer son obole ;
Nous, notre part de firmament.
Romain Brun - 10 septembre 2009.
***
La courtisane
La courtisane se boit le soir.
La courtisane se boit le soir,
Il en existe plusieurs parfums
Exotiques ou du terroir,
Fraîcheur d’avril ou truffe noire,
Douceâtre de l’amour défunt.
La courtisane se boit le soir
Mais faut-il que nous y pensions ?
L’hypophyse est une passoire
Qui filtre d’étranges passions.
Il en existe plusieurs formes
Discrètes, simples ou lippues,
Evidente à perle charnue,
Ou régulière en feuille d’orme.
Portant parures inouïes
De tissu fin ou de soie grège
Crocus de la dernière neige
Rose nubile épanouie.
La courtisane se boit le soir.
On y trouve plusieurs textures
Des douces, des grenues, des rêches
D’ancienne à peau de pomme sèche,
Des grasses où luisent les mixtures,
Pâle et lisse comme l’endive,
Duvetée comme un abricot
Ou frisottée de fin tricot
Comme les brebis à l’estive.
La courtisane se boit le soir.
Est-ce un acte de dévotion ?
Une forme du désespoir ?
Un art de la génuflexion ?
J’en vois de toutes les couleurs :
Poivre et sel, blé mûr, noir franc,
Rousseur d’automne et de safran,
Châtaigne aux secrètes blondeurs.
J’en vois de toutes les couleurs :
Anthracite aux reflets de nacre
Etang semé de fleurs de macres
Teintes vives pour faire un leurre.
J’en vois de toutes les couleurs !
Rouge et nue comme une tomate
Pêche d’or dont le mauve éclate
Sous l’effet des brusques chaleurs.
La courtisane se boit le soir
Des tilleul-menthe de naguère
Aux thés épicés d’aujourd’hui
Bien alignés sur l’étagère
Ai-je bien goûté tous les fruits ?
J’en sais de diverses saveurs
Vanille, anis ou caramel
Poire juteuse au goût de miel
Ou tiède et salée comme un pleur.
Par dessus tout, ça sent la mer.
La mer, et même la marée,
Ivre à son corail amarré,
Iode, varech, goémon vert.
La courtisane se boit le soir
Faudra-t-il que nous y passions
Des heures à écrire dans le noir
La joie des circonvolutions ?
Elle me chante un beau solfège
Lorsque j’y décris de la langue,
Transportant deux pleins bols qui tanguent,
De longues suites d’ornements,
Méandres, pointes de diamant,
Olives, grecques et besants,
Billette, oves et dards, rubans,
Rinceaux, torsades et palmettes,
Grains de chapelet, rais de cœur,
Surturgescent sous la caresse.
«Chante !» dis-je, en tirant sa tresse,
Puis le plaisir monte en spirale.
Cela commence par un râle
Et s’achève en note de tête.
Emporté par cette spirée
Je bois son bonheur transpiré
Je bois au suin de la fête.
La courtisane se boit le soir.
Personnell’ment, j’en connais une
Elle habite un p’tit papillon
Je peux la boire les soirs de lune
Et c’est à même le sillon.
Romain Brun. Novembre 2009.
***
Pas d’erreur
J’ai oublié les noms
J’ai oublié les mots
J’ai oublié l’endroit et la situation
J’ai oublié les choses
J’ai oublié les gestes
J’ai oublié les gens
J’ai oublié pourquoi
J’ai oublié comment
Oublié le dedans
Oublié le dehors
Oublié l’acception
Oublié le rapport
Oublié la mémoire
Et oublié le corps
J’ai dû savoir tout cela autrefois
J’ai oublié qu’ici
J’ai oublié qu’ailleurs
J’ai oublié le jour
Et j’ai oublié l’heure
J’ai oublié le mois
La semaine et la date
J’ai oublié la peur
Oublié le passé
Oublié l’à-venir
Oublié même l’oubli
Oublié l’existence
Oublié l’établi
Jusqu’à la consistance
Mettons que j’ai dû croire un peu à tout cela
J’ai oublié déjà
J’ai oublié encore
J’ai oublié la pluie
J’ai oublié l’aurore
Oublié les habits
Oublié la coutume
J’ai oublié l’ami
Le soleil et la plume
J’ai oublié le feu
J’ai oublié le fort
J’ai oublié le fruit
J’ai oublié la mort
J’ai oublié le blé
J’ai oublié le bruit
J’ai oublié la clé
J’ai oublié le cri
J’ai oublié le tout
Oublié la partie
Et la peau qu’on tatoue
Oublié la patrie
Que suis-je alors ?
Je suis le météore
Qui fend l’air mais est brûlé par lui
Car qui s’aime se fuit
J’ai oublié le sel
J’ai oublié la nuit
J’ai oublié le gel
J’ai oublié l’ennui
Oublié le saisir
Oublié le vouloir
Oublié le partir
Le don, le recevoir
Le revoir et le dire
(Parmi tout ce qui est
Seul le gel est parfait)
J’ai oublié l’idée
J’ai oublié l’enduit
J’ai oublié le dé
J’ai oublié l’induit
J’ai oublié le sol
J’ai oublié le marbre
J’ai oublié le col
Et j’ai oublié l’arbre
J’ai oublié la vie
Mais j’ai fait mon poème
Est-il bien sans effet ?
Ce n’est pas un poème
C’est une supercherie
Car pour vous dire ici
J’ai oublié ceci
J’ai oublié cela
Et aussi, tiens tiens tiens,
Par ici, bla bla bla,
Il faut s’en souvenir
Il faut savoir et être
Et puis savoir qu’on sait
Tout en se pensant être
Quant à l’écrire, c’est juste
C’est juste pour l’écrire
Juste pour dire peut-être
Et peut-être pour dire
Pour dire ce qui peut être
Ce qu’on pourra traduire
Par
J’existe aujourd’hui
Car exister n’existe qu’aujourd’hui
Et aujourd’hui n’existe qu’aujourd’hui
Seul le passé pourrait dire qu’aujourd’hui n’a pas été
Seul l’avenir pourrait dire qu’il n’est plus
Mais le passé n’est plus
Et l’avenir n’est pas encore
Nous sommes ainsi
Eternels à nous-mêmes
Car nous avons toujours été
Seuls ceux qui vécurent avant nous
Connurent un aujourd’hui sans nous
Seuls ceux qui nous survivent
Vivront des jours sans nous
Mais pour moi j’ai toujours été
Et je serai toujours
Car nul n’a constaté qu’il était à venir
Et nul n’a jamais dit :
«Dommage, je ne suis plus !»
La conscience est sans surprise
Pas d’erreur
Être est ainsi.
Romain Brun. 11 et 12 janvier 2010.
***
Je croiserai (Les Aïeux)
Je croiserai le fer
Je croiserai le fer parmi les océans
Je croiserai le fer parmi les océans qui n’ont pas de frontière
Je croiserai le fer
Croiserai les brisants
Croiserai les brisants qui brisent les barrières
Je croiserai la mer
Mais par où s’échapper ?
Mais par où s’échapper ?
S’il n’y a pas de barrière
S’il n’y a pas de frontière
Je ne vois de frontière que celle de la lumière
La lumière qui nous noie
Et la mer qui nous voit
Et qui noie nos efforts
Et nos grand-pères sont de petits moussaillons
Noyés par la lumière
Ils ajoutent une pierre
Et demeurent véloces
Jusqu’à leur dernier souffle
Jusqu’à leur dernier souffle que nous n’entendons pas
Non, nous n’entendons pas
Lorsque nous écoutons nous entendons le vent
Nous entendons le vent et nous sentons la mer
Nous voyons la lumière
Mais nous n’entendons pas
Le souffle de nos pères
L’inutile prière qu’ils confient aux brisants
Ça c’est pour la poussière
Les hommes vont et passent
Les hommes vont et passent
Et le temps et l’espace
Gobent nos destinées.
Romain Brun. 1er février 2010.
***
Sentinelles et satellites
Je veille sentinelle inutile de la nuit
Poussé par le soleil aimanté par la lune
Je verse un peu d’hier sur un peu de demain
Les nuages sont faits de la vapeur des rêves
Et certains sont si lourds
Il pleuvra, il pleuvra
Pour que monte la rumeur des troupeaux sous l’orage
Pour que chuinte à nouveau le ruisseau parmi la mousse
Et que le tronc dessine ses runes de lichen
Vers le nord
Toujours vers le nord
La vie la plus ténue
La mieux enracinée
Et la moins adaptable
Puis remettre mon pas dans la trace de l’homme
Qui va traçant la route
Je marche nomade inutile de la vie
Je suis le ruisseau de sueur au parfum fort de son aisselle
La forêt annonce le désert
Et le désert n’annonce rien
Le désert se souvient
C’est gravé dans son granit
Et son sable mémoire en poudre
Je guette trappeur inutile du signe
Terre de Galilée, Terre de Magellan
Et pourtant, elle tourne !
Ronde de jour comme de nuit
Elle tourne !
(Quel étrange constat
Et quelle étrange sensation
D’en percevoir la rotation
En étant sur le gyrostat)
Ainsi je m’en retourne
Dormir parmi les miens
Et ne regarde pas s’éteindre les étoiles
Inutiles comme sont inutiles désormais
Les sentinelles du jour
Puisque des satellites guident la caravane
Des satellites artificiels
Dont les calculateurs
Branchés sur pilotage automatique
Réclament réparation.
Romain Brun. 31 mars 2010.
***
Il est peut-être
Il est peut-être midi
Alors l’après-midi risque d’être long
Et le soir douloureux
Et la nuit
Tardive
Il est peut-être seize heures
S’il est seize heures je veux
Je veux encore goûter à tout
Je veux encore
Traverser plaines et prairies
Habiter villes et hameaux
Marcher sous les arbres sur les chemins
En cherchant des lèvres le cœur de mes semblables
S’il est dix-huit heures je veux un beau
Coucher de soleil
Assis sur la colline
Debout sur la montagne
Juste pour faire briller à nouveau mon regard
Et brûler ma pupille
Il n’est pas de moment plus présent
S’il est vingt heures c’est l’heure de plier bagage
De compter les années
De compter les amis
Sur qui je peux compter
Et dresser le couvert des agapes jalouses
S’il est vingt-deux heures je veux ôter le scellé des boîtes dans la remise
En répandre le contenu sur le sol
Eparpiller tous mes souvenirs
En jetant des appels au vent
Jusqu’à ce qu’il soit vingt-trois heures
Et à vingt-trois heures trente
Ouvrir le livre aux hirondelles sur le chemin des escargots
Le voile d’eau du bassin suffira à porter mon âme légère à sa surface
Âme gerris au cœur vorace
Comment savoir
Comment admettre
Comment penser
Et comment croire
Comment lui dire qu’il est peut-être
Il est peut-être
Vingt-trois heures cinquante-neuf et cinquante-neuf secondes ?
Romain Brun. Avril 2010
***
Silence de la nuit
Ainsi je tire sur la corde
J’aime le silence de la nuit
Ou plutôt sa rumeur diffuse
Un clébard qui appelle au loin
Qui veut je ne sais quel départ
Et lui non plus il n’en sait rien
Les paupières alourdies du tumulte des heures
Qui rompent à coup sûr le carnaval des plaintes
Des courses et des mains
J’aime bien sa rumeur confuse
Son roulis d’autos et d’avions
Son bourdon de grande aventure
Pour ceux qui sont à la maison
Parfois, ce silence est parfait
Je n’entends que mes acouphènes
Vrai, ce n’est pas que ça me gêne
Ils sont, qui sait où ça nous mène,
Rassurants comme un lit défait
Tout est lointain
Au loin s’attarde
La pétrolette nasillarde
Le hoquet d’un semi-remorque
Le gloussement gras d’un cargo
Car si l’aube est un jardin zen
Si l’aurore est une prairie
La nuit est un océan tiède
Où s’ébattent mes baleineaux
Dans le krill comme des moineaux
Que l’épaulard-corbeau précède
Car l’angélus, c’était hier
Et le glas sera pour demain
En attendant, frères humains,
Assoupissez votre colère
Détendez vos lèvres carmins
Car des deux vous aurez besoin
Pour oser changer l’univers
Et pour les baisers du matin.
Romain Brun. Septembre 2010.
***
Descente
Voici l’arrachement suprême qui nous vient
Voici le temps du vide
Voici venir la claque
L’ombre dans nos regards,
Et notre égarement
Le léger tremblement des sourires qui craquent
Et tous ces petits riens
Qui m’ont bouffé l’aorte
Et font des moisissures
Sur le pain quotidien
Voici l’heure venue
L’heure tant redoutée
Où les justes m’auront
Bien cagué dans les mains
L’heure de la rancœur
Tandis que nous serrons
Les mâchoires pour ne pas
Dégueuler nos serments
L’heure de la rancœur
C’est quand notre habitude
Va se vautrer dans les
Fantasmes du bon goût
Tout en marmonnant dans
L’écho des lassitudes
Et que discrètement
Le bonheur met les bouts
Je descends aux enfers
Pour voir si j’ai une âme
Pour voir si l’horizon
Jouxte bien le sextant
Tant qu’il y aura du vent
Dedans mon cœur en panne
Et des mots qui s’agitent
Comme une rage de dents
Tant qu’il y aura la mer
Pour noyer le soleil
Et des soleils radieux
Pour brûler nos chagrins
Tous ces rejets de ronce
Qui marcottent à trois mètres
Et font à notre entour
Comme un buisson ardent
Et de sacrés principes
Sur quoi pissent les chiens
Dont les limaces brunes
Engraissent le chiendent
Et les soirs d’infortune
Je me robespierrise
J’envoie tous les connards
S’aimer les uns les autres
J’invente des désastres
A faire pleurer la lune
Et qu’elle dégouline
Jusque sur les apôtres
Qui partagent le pain
Mais faut pas abuser
Lorsqu’ enfin je m’endors
De ce sommeil maniaque
Qui vendra le meilleur
Pour assurer son bien
Et n’ose même plus
Se pencher sur les flaques
De peur d’y voir un autre reflet que le sien
Attends encore un peu
J’ai pas fini mon rêve
Le réveil a sonné
Et la mer se retire
En nous abandonnant
Tous les deux sur la grève
Avec notre bagage
Mon spleen et tes soupirs
Attends-moi mon amour
J’ai mon petit briquet
Tout au fond de ma poche
Pour nous faire du feu
Laissons-le prendre un peu
Et soufflons sur la braise
N’as-tu pas remarqué
Qu’il fait un peu frisquet ?
Laisse passer au loin
Mes démons en transit
Laisse-les se parquer
Gentiment dans l’enclos
Ne les dérange pas
Et vois comme ils s’agitent
Dès que ta main hésite
Et dès que j’ai l’œil clos
A quoi donc sert le vent
Si je n’ai pas de voile ?
A quoi sert de courir
S’il faut courir toujours ?
J’attends l’aube, j’attends
Enveloppé d’un drap
Un drap de grosse toile
Qui m’irrite le cou
Qu’une larme ait fini
De couler sur ta joue
Et que le petit jour
Fasse pâlir l’étoile
Voir si nous repartons
Tous les deux côte à côte
Ou bien si dos à dos
Nous cherchons la sortie
La tristesse nous tend
Son gros bouquet d’orties
Et son pâle sourire
Partout nous accompagne
Tandis que nous tournons
Hagards, dans la campagne
Je ne peux m’excuser
D’avoir croqué la pomme
Et avec le trognon
Je ferai le frichti
Je sèmerai les graines
Dans mon verger en friche
Dans ce verger qui fut
Notre seul paradis
Le bel et fier Adam
Qui n’en est pas moins homme
N’a plus vraiment la cote
Et n’a pas un radis
A quoi ça servirait
D’ailleurs, si l’aventure
Ne donne plus le sein
A nos âmes ravies
Que reste-t-il après
Le dernier coup de gomme ?
Que reste-t-il après
Qu’on a fait le ménage
Y compris la poussière
Entre les jalousies ?
Qu’on se fout de ce qui
Se joue derrière le store ?
On s’était dit,
On s’était dit
Qui moque l’autre
Supportera tout seul le poids de son déni
Qu’on en oublierait l’arme
Car qui sort l’arme ment
Qu’on se tiendrait à la disposition du bon génie
Qu’on tiendrait à distance
L’amour anthropophage
L’amour anthropophage
Revient comme un aimant
Revient pour sa vengeance
Interrompre ton chant
Et s’il ouvre ta cage
Si sa griffe te prend
Se venge en t’arrachant
Le cœur avec les dents
En sussurant que ta souffrance est inutile
A nous deux nous faisons
Nos quatre-vingts printemps
Mais quatre-vingts printemps
Ont le rire sénile
Et moquent les raisons
De notre attachement
Qui vont d’atermoiements
En complaintes stériles
D’ailleurs, ils ne rient plus
Qu’exceptionnellement
Nos quatre-vingts printemps
Surtout si c’est futile
En effeuillant la rose
Je t’aime un peu, je t’aime
Beaucoup, passionnément,
A la folie, je t’aime
Et jusqu’à l’overdose
Je t’aimerai toujours
Je t’aime encore, et puis
Finalement je t’aime
Plus hier qu’aujourd’hui
Finalement je t’aime
Peut-être pas tellement
Les jours s’enchaînent
Et ne font pas de sentiment
Et nous nous regardons
Tous les deux en silence
Et tu crois lire dans
Mes yeux : «Je vais partir.»
Nous ne cherchons plus de
Motif à nos absences
Et je vois soudain ta pupille s’agrandir
Elle veut voir encore
La vague et la lumière
La pourpre du couchant
Et l’aurore outremer
L’or et le vert des champs
Nos enfants sur la terre
Tandis que je descends
Goûter à ton enfer
Le désespoir chez moi
Ne fait guère qu’un poème
Et l’horizon n’est plus
Qu’une ligne là-bas
Jusqu’où nous n’irons pas
Dont nous n’attendons rien
Alors va, ne crains rien
Il n’y a pas d’au-delà
On ne pleure jamais que l’eau de son baptême
L’amour ne se fait bien que lorsqu’on a le même.
Romain Brun. 3 novembre 2010.
***
Trois saisons
Être fils, c’est s’entendre dire :
«Tu es trop jeune.»
Être père, c’est dire au fils :
«Tu es trop jeune, tu ne peux pas comprendre.»
Être grand-père, c’est dire au père :
«Je te l’avais bien dit.»
Et dire au fils :
«Laisse-le donc, il ne peut pas comprendre.»
Qui es-tu pour juger ?
As-tu vécu toute ta vie ?
Être enfant, c’est savoir ce qu’on a inventé
Adulte, c’est inventer ce qu’on voudrait savoir
Être vieux, c’est savoir qu’on n’a rien inventé
Et qu’on ne peut soi-même rien recommencer.
Romain Brun. 7 novembre 2010.
***
Mon métier n’est pas un métier
Il y faut pourtant bien du métier
Je n’en suis pas propriétaire
Ni même locataire
Ni même métayer
C’est une galerie de mine à étayer
Qui, si je ne fais rien, s’effondre sur ma tête
Je mourrai étouffé dedans ce trou à rat
J’explore le sous-sol du paradis perdu
Taupe d’un monde cru qu’on parcourt en loupiote
J’en extrais les pépites
Sans trêve ni remords
Et le sel gemme sans repos
Quand j’en trouve une, j’envoie
Une balise Argos
Qui monte dans la nuit et le recueillement
Redescend lentement lentement s’éteignant
Et s’en vient doucement mourir sur ton épaule.
***
Viens
Je te dirai mes heures de veille
La magie simple du brouillard
La chaleur douce du ventre des mammifères familiers
Mes silences ne sont pas des silences
Ils sont un appel d’air pour l’imagination
Qui déboule bientôt comme un vent furibond
Et vient me rafraîchir, me caresse et me frôle.
Tu es le paradis perdu
Que je retrouve chaque matin
Et qui s’en va le soir venu
Cueillir la rosée des chemins
Tandis que le scribe égyptien
Qui m’apprivoise et qui m’emporte
En ouvrant grand toutes les portes
Met son sang d’encre sur mes mains.
Romain Brun. 7 décembre 2010.
***
Petit moineau dans le matin
Petit moineau dans le matin
L’hiver glacé pousse la faim
Et ta dizaine de copains
S’ébat et volète alentour
Pour un premier bain dans la neige.
La brise et le givre amoncèllent
Sur l’herbe des cristaux de sel.
As-tu froid dans ton duvet beige ?
Sais-tu les bourgeons, le jasmin,
Le printemps qui viendra demain
Et les joies du nouveau soleil ?
Petit moineau dans le matin
Tu trouveras du pain : deux miettes
Une graine de potiron
Sous le sapin, pas de pignon
Ni racine de potentille
Ni fleur, ni fruit, ni germe tendre, ni vrille
Alors je t’apporte un quignon
Moi, gros animal tout couvert
Et j’attends le temps des violettes
Comme toi, en moins courageux,
Car je perds ma chaleur de bête
Trop vite par ce temps neigeux.
Vous dansez, petits passereaux,
Quand les corbeaux s’en vont par trois
Glâner sur le bord du ruisseau
Les vies surprises par le froid.
Le vieux crapaud qui n’a pas pu,
Pour hiberner assez profond
Creuser là, sous la grosse pierre.
Les escargots endoloris
Qu’ils décrochent avec leur bec
Et qu’ils font claquer d’un coup sec
Comme on plante une banderille ;
Qu’ils avalent avec la coquille.
Les vers aussi ont disparu
Ils sont descendus sous la croûte
De la terre humide et gelée.
Les larves de coléoptères
Elles aussi sont bien cachées.
Bientôt, le soleil va descendre
A peine, à peine est-il monté
Quelques heures au-dessus des crêtes
Là-bas derrière le bois venté
Que de brusques rafales fouettent.
Merlotte aux plumes de satin
Il faudra tenir jusqu’en mars
Et puis retrouver tes comparses
Pour fricoter dans le jardin
Et ses touffes d’inflorescences.
En attendant, rentrons au nid,
Au nid douillet de notre enfance
Au buisson, petit cœur qui danse
Pulsation faible dans la nuit
Fendue de gel et de blizzard
Et j’ai la sensation bizarre
Qu’il brille comme une pépite.
Alors prends garde au chat qui guette
Au renard et à l’épervier
Car eux aussi, les affamés,
Rôdent parfois autour des miettes
Eparpillées sous le grésil.
Les rongeurs dorment en pelote
Dans la chaleur de la maison
Je ne sais pas s’ils ont raison
Car sur eux veillent la hulotte
Et le hibou silencieux
Qui d’un seul coup précis émiette
Tous les petits aventureux.
Ils en font une gibelotte
Et nous les rendent en pelote
Le squelette en vrac au milieu.
Petit moineau dans le matin
Saute et sautille dans la neige
Petites pattes et patins
Glissent soudain sur une flaque
De verglas dont l’épaisse plaque
A saisi feuilles et brindilles
Ephémère chorégraphie
Que le battement d’aile allège
Ballet joyeux improvisé
Bec court et plume ébouriffée
Par le souffle glacé du nord
Malgré lequel tu vis encore.
Dans le matin, petit moineau,
Je te retrouverai bientôt
Sur le manche de mon rateau
Nous avons passé le solstice
Pour chanter, chanter à tue-tête
Dansant sur le bord du chéneau
Aux rayons d’un soleil nouveau
A la fonte des stalactites
Dont les larmes d’eau pure glissent
Sur la jonquille et le narcisse.
Ma hure étamée par le froid
S’éclaire alors d’un long sourire
Irrépressible que dessine
Le spectacle de la nature
Dont la force étonne et fascine.
Sur les branches gainées de givre
La lumière blanche illumine
Des rameaux de fine dentelle
Dont scintillent les interstices.
Ainsi va le bonheur de vivre
Nourri des franches étincelles
Qu’offrent les joies sans artifice.
Romain Brun. 26 décembre 2010.
***
Qui se souvient ?
Qui se souvient des morts disparus de ce monde ?
Qui se souvient des rois qui régnèrent jadis ?
Après qu’il a fané, qui se souvient du lys ?
Le temps met l’âme à nue comme une amande qu’on émonde
Qui se souvient des mondes morts et disparus ?
Qui se souvient du jour de sa naissance et sa lumière ?
Qui se souvient du feu des lointains ascendants ?
Et qui peut évoquer sa chaleur inondant
Le centre des clairières ?
Son éclat dans la nuit ?
Qui se souvient du premier bain de lumière du jour de sa naissance ?
Qui se souvient de nous, suspendus à nos branches ?
Du périple marchant des peuples erratiques
Sans guide, sans témoin, ville ni monument ?
De la conscience d’être enfin, de nos pratiques ?
Nos idées de barcasses plus ou moins étanches
Nos idées de levain et de couteau qui tranche
Nous sommes là sans bien toujours savoir comment.
Qui se souvient du songe indolent des violettes ?
Des chants d’amour lancés aux premiers dieux païens ?
De la terreur sacrée des gouffres et des cimes ?
Victime expiatoire assassinée pour rien,
Qui donc peut bien se souvenir de l’affreux mime
Du pendu pris de court qui s’agite en cherchant vainement des pieds l’escarpolette ?
Un soleil orangé tombé de son applique
Un croissant vaporeux léger de lune rousse
Sont nos seules reliques
Qui se souvient des mains cherchant dans la poussière
La pièce de métal ou le reste de grain ?
Et des petites trouvailles symboliques ?
Du regard vide de l’idole énigmatique
Et la forme affirmée de son buste d’airain ?
Qui se souvient de la poussière sur sa main ?
Nombre fragile quand la foule est solitude
Qui se souvient, peut-être à son corps défendant,
Du regard qu’il jeta sur son premier amant ?
Que de son cœur alors il connut l’amplitude
Qui se souvient du sang répandu des Mandans ?
Des crieurs de métiers et des joutes publiques ?
L’humanité poudroie sous son arc électrique
Qui se souvient de ses erreurs de jugements ?
Qui se souvient de la rivière et de la source
Que l’on s’en va chercher toujours en remontant
Pour mieux réhydrater son squelette karstique ?
Le faciès a changé mais semblable est la course
A la recherche de la paix du corps content
Par les signes chargés du rite onomastique
Par le souffle de vie et par le sang des bourses
Qui peut se souvenir de son dernier moment ?
Poursuivant — ce qui compte dans l’esprit, c’est son fendant —,
Etincelle dans l’ombre immense et fantastique
Cette route ventée d’effroi et de tourments.
De tout cela je veux me souvenir en l’attendant.
Romain Brun. 4 août 2011.
***
Le temps
Qu’ai-je fait de la journée ?
Pfffffuit…
Enfui le jour passé.
***
Suite case (poème d’occase)
Langue agile, serpent de mer, limace
Poisson d’argile, porte de fer, grimace
Crachat en l’air, pas là pour plaire, batrace,
Poison gracile, encre tactile, loquace
Lézard velu, torse crêpu, tignasse
Vivant reptile, ventre grappu, vinasse
Cœur en alu, rogue indocile, coriace
Tortue des îles, varan repu, feignasse
Pituit des villes, gadin labile, agace
Cigogne ou grue, héron des rues, grognassent
Perroquet vil, perruche cruche, criassent
Griffon servile, qu’on monte à cru, et trace.
Romain Brun. 26 août 2011.
***
L’onde océanique
Il importe peu à l’onde océanique d’être déviée de sa trajectoire initiale par un courant tangeant.
Seule importe sa longueur d’onde.
Seuls comptent pour elle
Son rythme, sa fréquence, son amplitude
Ses dimensions, sa masse, son altitude.
Quant à sa direction
Tu ne la connaîtras qu’étale à tes pieds sur le sable des grèves
Ou contre le rocher
Avec son bruit d’éponge et de T-shirt mouillé.
Et ton pouls va s’accélérant
D’un minuscule éclat de force tellurique
Avec le continent, c’est par les pieds qu’on communique
Vieux ramoneur de l’espace-temps
Et ranimeur du vieux passe-temps
Des terminaisons volcaniques
Il y a des trous dans ta barrique
Et leur feu s’élève en fumant.
L’onde ainsi meurt, puis se reforme
Tu aurais juré tout à l’heure
La voir s’arrêter un instant
Mais rien ne meurt jamais du mouvement
Rien ne revient jamais de ce qui n’est pas la matière.
Pas de pensée possible sans représentation
Debout
La paume de la crique au bout du bras de mer
Fait ton écrin de ciel et de stomatolites
La vie affleure à son granit.
Toi,
T’as poussé comme un champignon
Radicelles enchevêtrées dans l’échancrure
Lamelles brunes, pied grêle, sporée blanche, pédoncule mignon
On te dit : «La vie, ça se calcule, mon petit.»
X, y, z et t
Peau de pêche quand vient l’été
L’hiver, poilu comme Yéti.
Je mange patiemment et la neige et la grêle
Le brouillard, la pluie d’automne et les autans
Je change de couleur aux rayons du soleil
Du soleil qui recuit
Du soleil qui culmine
Du soleil kaki qui fulmine
Puis, quand l’incendie redescend
Pour s’en aller dorer la peau de nos voisines
Nous laisse dans la nuit avec des yeux phosphorescents.
Je bois le vent
Je bois
Je dors, je crie, je ris, je baise
Je pense et j’écris, je soupèse
Les jours en nombre entier évincés patiemment
Le souffle court
Je souffle, je cours
Tu cours, tu cours, tu cours, tu cours
Ce qui importe peu à l’onde océanique.
Romain Brun. 29 août 2011.
***
De la Joconde
Sur le passé, je suis partagé
Sur le présent, je suis mitigé
Sur l’avenir, je suis réservé
Inlassablement l’ensablement
emballe mon semblable
Meuble instable étagé
De blabla de sang brûlant d’oubli
Adoubé de boulot, ou bullant dans son bol
Que la mort sobre sabre
Plus ou moins proprement
Sur le passé, je suis partagé
Marge étroite entre la petite margelle
Qu’on gravait au gravat
Et le poison violent de la galère marginée
Promis dès la sortie de notre gangue invaginée
Vagissant, singeant, agissant,
Puis assagi par les enfants dans mon sillage
Tambour battant d’enfantillages
Allongé nu dans le sillon des rivières de bas étiage
En serrant si fort notre amour qu’on le bille
Et qu’il ne bouge plus.
Fille ou fantôme, fantôme ou fille
A quoi rêvais-tu donc en poursuivant les filles
Dont tu fouillas touillas le ventre en le souillant ?
Tu as versé un pleur à chaque feuille
De cet amour qu’on ne connaît qu’en l’effeuillant
Qu’on ne connaît qu’en y laissant les doigts dans la feuillure
Dont il ne restera bientôt plus qu’un fantôme
Qu’on poursuit à travers le fantôme suivant
Sur le présent, je suis mitigé
Tandis qu’entre nos jambes ballottent nos bouboules
Nus dans le vent glacial qui caille couille et quille
Jours de verres et de plats qu’on enquille
Pour finir en urine et mouscaille
Conscients de la resquille
Qu’aurons-nous donné ? qu’aurons-nous ?
L’humanité poursuit son chamboul’tout
Quand on n’a plus de boîtes de conserve
On empile les hommes
Et on tire dessus
Sur l’avenir, je suis réservé
Pourquoi toujours vouloir que l’autre écoute ?
Alors que le bonheur se rencontre parfois dans une rue déserte au mois d’août
Et dans ce rendez-vous manqué qui permet de faire autre chose
Comme on irait ailleurs
Comme on penserait différemment
Autre chose, autre part, et pour d’autres motifs
Comme un complet déplacement
Haut, hissez haut les pissenlits par la racine carrée
Brûlez la chandelle par les deux bouts du monde et les deux bouts de ficelle qui nous tiennent debout
Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin, y’a plus d’eau, alors
À quoi va bien pouvoir servir la cruche ?
Le bouchon flotte mais nous on coule ?
Cool
J’ai du beurre en branche pour les mésanges de tes yeux
Et des papillons blancs pour tester la chaleur de l’air afin de savoir s’il est temps de semer l’amour et le hasard
Parce que moi, hein, bon, je cours vite
Enfin, je - courais - vite
Je n’en vois plus vraiment la nécessité
Je n’appâte ni n’épate et papote de moins en moins,
à moins que
A moins qu’on apprécie mon genre sec sué, mec
Mec aminci en page de missel
Doué pour la missive et pour la vomissure
Moins pour le voussoiement
Qui frotte les parois de son cœur boursouflé
Et froisse aussi parfois celui de l’autre à bout de souffle.
Souffleur de rêves ? même pas
Siffleur de verres ? absolument
Le reste, je l’effleure à peine
Froussard fissile, phraseur facile, aussi
friseur de poils de cul.
Enfin ça, non.
Ça, non.
Ça ?
Ça s’annonce mal
Ça s’énonce bien
Ça se dénonce clairement
Ni menthe claire, ni pie qui chante,
Ni pet de nonce à la papa
Ni Pape ni conciliabule
Ni pépé qu’a coincé la boule
Aboli de conque à pénis
A l’encre et au niveau à bulle
Avec mon petit bout de craie
J’invente dans le grand secret
Et sur de petits airs discrets
La graine de poireau d’Hercule
En mélangeant le sucre et l’ocre des mangroves
Couleurs de mes soirs hasardés
Où je ne suis jamais allé
Hercule, c’est un maraîcher
Quand je répands sur le marché
Les trésors de ma harpe grêle
Nous faudra-t-il tout bazarder ?
Revenir au tapis de prêle ?
Et si parfois j’ai pu jouer
La farce grasse et rubiconde
Non, n’en soyez pas affligés
Qu’on m’en excuse la faconde
C’est d’un excès de vie féconde
Où j’ai plaisir à musarder
Juste pour voir se lézarder
Le sourire éternel et figé
De la Joconde.
Romain Brun. 12 septembre 2011.
***
Petit panthéon des familles
C’est Palimpas le bon géant
Qui pleure la grêle et souffle le brouillard
Le souffre nous vient droit de ses naseaux brûlants
Qui va se déposer en larges taches jaunes
Pour se cristalliser bien après son passage
Dans les concrétions hâves des couches basaltiques
A ses pieds sautillent les Salmigondis
Pouilleux poilus couinant toujours à la recherche de quelque chose à grignoter
Dans le fin fond des nuits
Vous l’entendrez parfois chuinter de sa geôle
Et sa plainte poussive
Agite faiblement les vers luisants des lampions sur le coteau
La douceur du chant du furi-in
Apaise les cœurs lourds
Emousse le tranchant de nos peines d’amour
Le problème de l’homme
C’est bien qu’il faut qu’il dorme
Or lui l’a bien compris
Qui assoupit d’un geste
Hommes et plantes
Plantes et bêtes
Etalant d’un regard les tourments les plus durs
Ce qui lui sert de bouche ouvre un gouffre béant
Le souffre nous vient droit de ses naseaux brûlants
C’est Palimpas le bon géant
C’est Brakarith l’incontinent
De son corps les vingt continents
Et l’océan dans ses déclins
De son cœur le rubis
De ses reins la topaze
D’émeraude sa thyroïde
Le magma fait rougir de lueurs anthracites
La croûte de son étendue cytoplasmique
Il n’a donc ni sommet ni base
La vie éclose où l’eau douce sur sa chair tendre
Stagne et glisse avec lenteur et l’ensemence
Ses hoquets et ses soubresauts
Font bien des morts parmi ses puces
Trois kilos de cailloux
Il n’en faut pas bien plus
Les démembrent et dessoudent en éteignant leur thalamus
Ses yeux naissent le long de son arc insulaire
Et d’une seule larmouillette
Balaie la côte et noie la ville sur le rivage
Terreur pour qui l’entend vagir
Tu peux craindre son étreinte aride
Ayant toujours quelques parties en mouvement
Malgré l’apparence immobile
Il frictionne ses vingt continents
C’est Brakarith l’incontinent
C’est Al-Hazâr le bien nommé
Esprit maître des coups de dés
Et de l’enchaînement des causes
Et des effets
Sa morale est aléatoire
Mais son axe est déterminé
Il ne revient jamais à son prétoire
Et nul ne l’a jamais entendu déposer
Pas de minute
Pas de greffier
Ses arrêts sont rendus de fait
C’est châtiment des châtiments
Et liberté des libertés
Des nuées d’incidents ces gargouilles zélées
S’abattent sur la vaine et veule humanité
Qui veut le monde factuel
Elles pillent jalousement sa vie accidentelle
L’accident n’est que d’apparence
Immuable destin dans sa transe
Esprit maître des coups de dés
C’est Al-Hazâr le bien nommé
C’est Olozor le renfermé
Taurin de corps, lourd et musclé
Qui trotte en piétinant ses bourdes
Il guigne Atlas et son jouet
Il sue, il bave et il s’embourbe
Mugit tant qu’on voit le sang sourdre
Aux veines de son cou gonflé
Son mufle est mauve
Son ventre porte
Monstrueuse virilité
On dirait comme deux coucourdes
Et d’une membrane attaché
A l’abdomen lisse et ventru
Une sorte d’anaconda
On raconte qu’il féconda
Io la génisse
Deux des trois Parques
Mais de cela rien n’est resté
Sur sa lande, gare à l’intrus
A l’égaré, au malotrus
Il accourt depuis l’horizon
Les piétine sans rémission
De ses pattes de dinosaure
A l’aurore, il broute du thym
Et se couche un peu dans la fange
Pour mieux se rafraîchir le groin
A midi
Etourdi de chaleur et de sel
Ivre fou de piqûres d’insectes
Tire un galop à perdre haleine
Il en est à peine essoufflé
Et le ponctue d’un rire de hyène
Satisfait alors il défèque
Un bon quintal de mousse verte
Abjecte, visqueuse et musquée
Le soir, il erre au bord des plages
Cherchant quelqu’un à qui parler
Taurin de corps, lourd et musclé
C’est Olozor le renfermé
C’est Kraleuvine, la mère louve
Qui chasse la nuit dans les douves
De son palais aux mille gueules
Pour de la chair d’aventurier
Qu’elle offrira en friandise
Aux mille petits qu’elle couve
Hélas, on chercherait en vain
Un roi sorti de son couvain
Un sage ou même un gentilhomme
Ce sont les brigands des forêts
Qui s’en iront au pas de course
Prendre la caverne de l’ours
Les escarpements, les marais
Les falaises, les lieux sans source
Deux feux qui brillent dans la nuit
Ce sont ses yeux, à Kraleuvine
Rien ne te protègera,
Ni le signe
Ni la prière, ni la fuite
Ni même l’arme trop tard tirée
Ni la diversion, ni le gîte
L’imploration désespérée
Elle ouvre son cric et croque
L’os craque
Elle casse la croûte
Sa fourrure grise et noirâtre
Tressée de touffes de sang séché
Apparaît dans un grand vol d’oiseaux charognards
Triste parmi les monceaux d’ossements dans ses caves
Chassant la nuit dans les taillis
Les combes, les ravins, chassant le long des douves
C’est Kraleuvine, la mère louve
J’aurais pu vous parler aussi
De Wazomblé, un genre de troll
Qui loge dans un séquoia
De Simfarat, l’araignée bleue
Qui hante son lagon de jade
De Pécatine
Surintendante
Au palais de Dame Tartine
Evoquer pour vous Pachyodème
Ectoplasme vivant du souffle des malades
Ayant pris d’eux leur teinte blême
En spectre laiteux et blafard
Je pourrais vous décrire plus de huit-cent dieux
Si je m’en octroyais le temps
Parce que, de l’homme ou du dieu,
Je sais bien qui a créé l’autre
Ainsi j’irai sans dire
Comme ça en passant
Je n’ai guère plus de temps à leur consacrer
Qu’eux à moi et à nous
Ils sont trop occupés à être ce qu’ils sont
Je suis persuadé d’être leur créateur
Privilège puissant de l’imagination
Ils s’éteignent bientôt comme un feu de brindilles
Tandis que nous cherchons avec nos téléscopes
Au fin fond du cosmos
Après les galaxies
L’explication de notre première seconde
En vain peut-être
La trace d’un premier instant
En vain sans doute
Foin des panthéons virtuels
Il faut reprendre la truelle
Avec l’univers sur écoute.
Romain Brun. 19 octobre 2011.
***
Indissoluble
J’aime bien
La première gorgée de vin
J’aime bien
La deuxième gorgée de vin
J’aime bien aussi souvent
La dernière gorgée de vin
Je finirai par me dissoudre
Dans ce que je bois
Dans ce que je mange
Et dans ce que je mange ou que j’ai cru manger
Le monde va son cycle d’absorptions
Tout matériau qui fut de tout temps dans l’espace
De tout temps ? pas du tout
Douze à quinze milliards d’années
Et avant ?
Avant ?
Oui, qu’est-ce qu’il y avait avant ?
Avant, il n’ y avait pas d’horizon
Dit-on
Parce qu’entre nous
Et mon expérience d’homme
Je ne vois que matière indissoluble
Espace incompressible
Et temps inénarrable
Sans connaître jamais la nature du vide
Sans jamais concevoir une chose innommée
Je regarde un regard qui regarde un regard
Et je vous parle à la quatrième personne
Celle que nous sommes tous ensemble individuellement
Avant ?
Il n’y avait pas de regard
Dit-on.
Romain Brun. 17 novembre 2011.
***
Exemplaire
Pour accoucher dans la douleur
D’un texte et d’une mise en scène
Troussée selon le rite obscène
Le rite de l’exhibition
Je prends exemple dans la vie
La vie, son bruit et sa couleur,
Ses coups, son goût et son odeur
Son cri, mais j’y ajoute un nœud
Se crie, si j’y ajoute un air
S’écrit, lorsque j’y mets le nez
C’est vraiment bien le seul domaine
Où je trahis quelque ambition
Où je nourris, devrais-je dire,
Quelque chimère avec passion
Et le souci d’être efficace
J’aiguise, comme un rémouleur
Sur la meule de mes envies
Qu’entraîne mon cœur clignotant
D’un mouvement alternatif
Un couteau qui trace des signes
Pour mieux le planter dans la feuille
Le signe fait sens à l’esprit
L’esprit plus lourd descend d’un cran
Et fait naître des sentiments
Qui resteront dans ta poitrine
Ou qui voleront en éclats
Je ne sais pas bien ce qui mène
Mes pas sur ce terrain fangeux
Absorbé par son corps spongieux
Mais c’est vraiment le seul domaine
Où je sais avoir mes entrées
Où je sais savoir quelque chose
La sortie, c’est pas difficile
Il suffit de laisser aller
Une fois la plainte essorée
Sur du papier
Alors tu vois, s’en fout la rime
S’en fout le teint dont on se grime
Pour cette représentation
Dont l’origine est pulsation
La fin, libre, quoi que certaine
Poème, curieux phénomène,
Poésie, étrange domaine,
Où peser, c’est penser sans haine
Où vivre est l’acte et le moyen
Où le roseau sans air avec un nid
Est un oiseau
Mon point de vue est excentré
Mon humeur ? colère rentrée
Et j’ajoute quelques entrées
Au dictionnaire du hasard
Le hasard a beaucoup à dire
Mais pas grand’chose à raconter
Tu peux toujours le rencontrer
Et l’appeler coïncidence
Il sait bien comment te séduire
Il sait bien comment te surprendre
Et sait bien comment te contrer
Pour mon texte et ma mise en scène
Evaporés dans la chaleur
Du chagrin des chaleurs humaines
Je prends exemple dans la vie
La vie, la vie, c’est le temps court
C’est le temps du premier amour
Le temps où le cœur tape vite
C’est le temps qui se compte en jour
En heure, en minute et seconde
Porte à deux battants qu’on dégonde
Et farandole dans la cour
Le temps des bises en coup d’vent
Le temps de la fuite en avant
Vers ce temps qu’on ne connaît pas
Où ce qu’on ne voit pas n’est pas
Les temps des pourquoi, des comment,
Le nord est donné par maman
La vie est un tour de grand huit
C’est le temps où on n’a pas l’temps
Mère boussole et père absent
La pire phrase : «En attendant,
Tu vas pouvoir ranger ta chambre.»
Temps de la magie de décembre
La joie et la peine immédiates
Et le désir, monstre prognathe,
Mord dans ce pain à belles dents.
Car c’est le temps qui s’impatiente
C’est le temps qui se fout des fientes
C’est le temps du temps qui respire
Le temps des grandes découvertes
Que l’expérience déconcerte
Et que la nouveauté chavire
Mais c’est aussi le temps moyen
Le temps qui bat le méridien
Et c’est le temps des journées pleines
Tout du moins théoriquement
Mais qui fait son médicament
Du son d’un vieux poste à galène
Où le temps se compte en années
Comme un bouquet de fleurs fanées
Ce qui compte, c’est qu’on existe
Et c’est le temps du temps présent
Où le rêve de nos treize ans
Devient utopie fantaisiste
Puis c’est le temps qui redescend
Mais si possible en pente douce
Sous la poussière et dans la mousse
Poussière des anciens trésors
Et mousse des vieux emballages
Que l’on a gardés malgré l’âge
Et qu’au soir parfois on ressort
Le rêve y devient indécent
Et c’est le temps qui prend son temps
Parce qu’on a pris, entre temps,
L’air fatigué d’un vieux ressort
Le temps s’y compte en décennies
Qui fait le désir assaini
Et les regrets, et les remords
Quand hier devient autrefois
Et qu’autrefois devient jadis
Et parfois le siècle dernier
Le temps de compter ses deniers
Le temps de vérifier sa foi
Et de passer de neuf à dix
Qu’on parcourt en habitué
Et c’est le temps du temps tué
D’un peu de terre remuée
Fruit d’une vie passée trop vite.
Romain Brun. 27 novembre 2011.
***
Ici, les batraciens
Quand l’aube glabre attend la tignasse du vent
Que sa caresse glisse et couche les ajoncs
Chevelure à fleur d’eau afin que le triton frissonne
C’est bonheur de grenouille
Ponctué d’un plongeon
Et le cheval se cabre comme un chien savant
Je suis le vieux crapaud qui crapaude et bubonne
Calme sous le filet d’eau froide qui fait mousser la crapaudine
Je la pousse et je veux visiter le tuyau
Le tuyau, le tunnel et la buse
Là-haut, la buse elle est pattue
La buse, elle est pattue, ou commune, ou variable,
ou féroce
Ici-bas, elle est creuse
Elle résonne encore des trombes de l’orage
Je brasse un peu des quatre membres
Sans penser à ma mort atroce
Aux serres et au coup de bec
Coup de bec comme un coup de crosse
Si la buse qui plane là-haut
Quittait son couloir aérien
Ou son cercle d’observation
Si la buse venait à descendre et à fondre
Le tragique n’est pas de ce monde
Le dramatique, connais pas
Le sais-tu ? je suis protégé par mes toxiques
Car toxique est ma peau
Toxique est ma salive
Et toxique est la glue qui engangue ma langue
Pour la glue, tu dirais plutôt soporiphique
Car pour passer ma glotte
Mieux vaut être endormi
Or, on n’a jamais vu crapaud anorexique
Et nombre d’entre nous sont plutôt boulimiques
Je déjeune vit’ fait d’une bleue libellule
Vous qui passez ne croyez d’abord voir qu’un caillou
Ainsi, j’ai rencontré d’étranges créatures
Qui redoutaient par-dessus tout la mort violente
Et sa douleur inouïe de trois secondes
Tellement inouïe qu’on a bientôt sombré dans l’inconscience
L’inconscience, je connais bien
C’est ainsi que je vis presque six mois par an
L’inconscience précède parfois la mort lente
Quand nous gelons en terre endormis sous les plantes
Et la faible épaisseur des banquises précoces
Vous, je sais, vous diriez : «C’est vraiment pas marrant.»
Mais nous sommes les bienheureux
A nous nourrir le jour et à chanter la nuit
Et nos coïts jaloux durent pendant des heures
Nous en restons béats
Immobiles
Et terreux
Placides
Et impassibles
Dans nos croûtes acides
Avec l’esprit dans la montagne
Avec le cœur au marécage
Et les genoux dans la purée
Mais comment préférer
S’éteindre lentement dans la déréliction ?
Je ne sais.
Peiner pendant des mois
Souffrir peut-être autant, sinon plus
Que si s’en était fait d’un coup, brutalement
Le temps cueille les fruits de notre indécision
Peut-être ne sommes-nous pas faits pour la concision
Souci d’être mortel qui craint la conclusion
La conclusion qui vient toujours, finalement.
Je préfère finir sous la roue du camion
Je suis le vieux crapaud goulu
De ma langue de goule
Je gaule le brouillard dans mon rayon d’action
Dès qu’ici ça bourdonne
Partout là où ça grouille
Et dès que ça foisonne
Vos moteurs qui vrombissent
Qui grognent, qui résonnent,
M’embrouillent
Il paraît que s’ils sont trop près je n’aurai pas le temps d’avoir la trouille
Au pied de la colline
Le village fumote
Et le tracteur crapote en traçant son sillon
Claudique et bringuebale sur les mottes
Cahin-caha, c’est un curseur sur l’horizon
Je suis le crapaud qui coasse
Mais ne serai prince charmant
Que si la princesse m’embrasse
Et que mes doigts palmés délacent
Sa chevelure en soulevant
Son corps lourd d’amour que j’enlace
Que d’attente et de guerre lasses
Nous chutons tous deux sous le vent
Et qu’on ne trouve à notre place
Dans l’herbe qu’un crapaud chantant
Qui vous dira en repartant
Vers le cresson et les lentilles
(L’eau dort dessous, dessus
Le soleil brille)
Rien ne sera jamais plus comme avant.
Mon rêve en bulles s’évapore
Ce n’est pas l’esprit qui s’endort
C’est bien le cœur qui fait des siennes.
Romain Brun. 2 décembre 2011.
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