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23/12/2012

La poésie, tu connais ?

***

 

Poèmes de Romain Brun

2012

 

***

 

SOMMAIRE

 

Préambule en forme de bestiaire

La priorité

L’incompréhension

Si vous voulez savoir

Nos enfants

La jeunesse et la mort

Blablatons blablatons mais en vers réguliers

Cœur glacé

Il y a des lieux pour ça

Toutes les usines du monde

Quand même

La cloche de l'église

L'odeur de la lavande

A corps le corps

Grain de poivre

Ploutocrates et oligarques

Discours réaliste

Le commun de mes jours

Ultramarine

Aujourd’hui

Aliments ordinaires

Un baiser de passage

Promesse

Engourdi

 

***

 

Préambule en forme de bestiaire

 

Vieux bouc aigri aux membres grêles

Qui n’a plus de chèvre à tirer

Tire et tire sur ta ficelle

Difficile de l’allonger

Difficile de la ronger

La longe du col au piquet

 

N’attends pas le secours de l’homme

Tu perdras ton poil par paquets

Bien avant la prochaine pomme

D’amour

A ta portée

 

Quand viendra la saison des pommes

Tu n’auras plus de dents pour les croquer

Alors il faudra que tu boives

Le cidre qu’on en a tiré

Ça te rappellera quand tu les croquais vertes

 

Les crapauds coassent

Les corbeaux croassent

Les enfants croivent

Et croissent

L’autre con sur sa croix endormi comme au premier jour

Il paraît qu’il marchait sur l’eau

En distribuant des brioches

Il en viendrait un autre qu’on le tuerait à coup de pioche

 

Vieux bouc aigri aux membres grêles

Il paraît pourtant que tes songes

Sont ceux d’un cabri de l’année

Mais ta comptine est surannée

Il vaudrait mieux passer l’éponge

Tout est ici, là, maintenant

Réel

Tel

Que tu l’avais rêvé.

 

Romain Brun - 9 décembre 2011.

 

***

 

La priorité

 

Les varia d’objets qu’on amoncèle

La polémique à couteaux tirés

Le pipi dans les violoncelles

M’en bats les œufs

Rien à cirer

 

Tous ceux qu’on n’a pas cru

Et ce qu’il faudrait cuire

Le statut et l’identité

Patrimoine et propriété

Longue vie et sobriété

La qualité du cru

Le canapé de cuir

Ne sont pas mes priorités

 

Mais quelle est ta priorité ?

 

Ma priorité

C’est d’être aimé comme je suis

Et d’aimer l’autre tel qu’il est.

 

Qu’est-ce qu’aimer ?

 

C’est vivre malgré tout

Ignorer malgré tout les questions sans réponse

Et donner sans jamais se poser la question

 

Comment aimer vraiment sans savoir qui nous sommes ?

Et comment vivre malgré tout ?

 

Romain Brun - 12 décembre 2011.

 

***

 

L’incompréhension

 

Si tu n’as pas l’impression

Qu’il manque une clé à ta serrure

Et une serrure à ta porte

Et une porte à ta maison

Qu’il manque une maison dans le cœur que tu portes

 

Alors je ne peux pas savoir tes intentions.

 

Romain Brun - 18 décembre 2011.

 

***

 

Si vous voulez savoir

 

A la mémoire et dans le style
Du bon Bernard Dimey.

 

Si vous voulez savoir ce que c’est qu’un poète

Vous z’avez qu’à les lire et à les écouter

Ils vous diront des chose' avec des mots tout bêtes

Avec des mots tout bêtes, j’ai pas dit un air niais

 

Je vous entends déjà, si c’est plus compliqué

Vous vous dites : “Qu’est-c’ qui s’branle. Quell’ mouch’ l’a donc piquée ?

Ah non mais là, vraiment, il marche sur la tête !”

Seul’ment permettez-moi de vous faire remarquer

Qu’en effet, quoi qu’on fasse, écriture ou branlette,

Ben tout ça c’est toujours un travail du poignet

 

Ce sont parfois des gueux, et parfois des rentiers

Parfois un peu les deux, et quand on les provoque

Vous disent : “J’suis tout là.” Et y’a pas d’équivoque

Qu’ils soient riche’ ou sans un, ce sont des gens entiers

 

Le poète, c’est ce clodo qui déambule

En ayant l’air d’avoir mis des sous de côté

Ou bien cet homme cravaté qui fait des bulles

N’a pas l’air de vous voir, et répond à côté

 

Si le physicien dit ce que sont les atomes

Alors que les atome' on peut bien les casser

Le poète dit les liaisons covalentes

Qui vont de l’âme au cœur et du cœur au baiser

 

La poésie ça laisse un sentiment étrange

Totalement étrange et pourtant familier

Comme un vieux truc qu’on va rechercher dans la grange

Et qu’on ne trouve pas, alors mêm’ qu’il y est

 

Le poète n’est jamais en manque de palette

Qu’il fait au court-bouillon, ou bien à l’étuvée

Gros sel et puis coriandre, et piment d’Espelette

Et quand il a fini, lui aussi va cuver

Ce rouge un p’tit peu lourd qui nous vient de Tulette

 

Pour un coup de rouquin, pour un coup de jaja

Il vous laisse tomber le jambon sur la planche

Au moyen d’un surin, il en coupe trois tranches

Un’ pour vous, un’ pour lui, une pour l’amitié

 

Le poète déteste être pris en pitié

Ou bien pris au sérieux. C’est un cœur magnifique

Qui ne fait pas dans le discours soporifique

Sauf à s’être assuré que vous dormiez déjà

 

Car pour lui, le bon mot, c’est le truc jouissif

Le bourdon de passage en est désintégré

Sur les vieilles humeurs, il sait mettre du Cif

Sauf que son Cif à lui fait ses douze degrés

 

On n’en veut pas pour les palmes académiques

Ni dans nul autre endroit ou les gens font coin-coin

Il vous propose un verre et fuit la polémique

Lui, son académie, c’est le bistrot du coin

 

Le poète, c’est qui ? La poésie, quoi c’est ?

C’est un gars au cœur de patate sous la cendre

Qui, les soirs de grand froid, vous l’offre volontiers

Poésie, c’est la noix de beurr' pour fair' descendre

C’t’un gars qui s’amourach' d’un vieux papier froissé

 

Il va, chaussé de charentaise' ou d’espadrilles

De mules en peluche, tatanes ou pieds nus

Dockside ou Patogas, et j’ai même connu

Un poète perché sur des talons aiguilles

Je ne sais pas pourquoi mais je n’ai pas pensé

A parler poésie avec lui, que c’est bête

Moi, je n’ai vu que son valseur, et j’ai valsé

 

Bref, vous l’avez compris, quell’ que soient ses chaussures

Pompes de vill’ en cuir, avec ou sans chaussettes

Le poète est toujours partant pour l’aventure

Voyage avec le cœur autant qu’avec la tête

Et puis parfois, sentant le monde à sa mesure

Poétise en godasse’ en parcourant la Terre

 

J’vais vous dire un secret : tout le monde est poète

Bon. Bien évidemment, c’est rar’ment par décret

Mais c’est sentir en soi monter un feu sacré

Et y brûler son cœur comme on fait une offrande

Toujours la pureté réclame sa prébende

Le poète est celui qui s’en fait une fête

 

Le poète est celui qui fait d’la poésie

Voilà. Un point c’est tout. Maintenant, je l’espère

Vous savez un peu mieux ce que c’est qu’un poète

Quoi qu’à la réflexion, je n’en sois pas si sûr

 

Son signe distinctif n’est pas la fantaisie

Et souvent sa pensée dans la foule se perd

Mais c’est son cri semblable à celui des mouettes

Donc pour le repérer, l’oreille, c’est plus sûr

 

En effet le poète est un peu comm’ tout l’monde

Tendre, triste ou joyeux, il l’est comme les autres

Mais il loge dans le palais de Rosemonde

Et non pas dans la lun’ comm’ vous dites vous autres

 

Tout compt’ fait, le poète est celui qui s’entiche

Et qui passe sa vie de l’osier au sapin

A vouloir faire un vers avec deux hémistiches

Et le mariage heureux d’un’ carpe et d’un lapin.

 

Romain Brun - 19 décembre 2011. 

 

***

 

Nos enfants

 

Nos enfants nous ignorent

Afin que nous n’ignorions pas, nous, qu’ils nous ignorent

Ignorent-ils qu’ils nous ignorent ?

Ignorent-ils que nous n’ignorons pas qu’ils nous ignorent ?

Nos enfants n’ignorent pas que nous les ignorons s’ils ne nous ignorent pas.

Et inversement.

Nos enfants nous ignorent si nous ne les ignorons pas.

 

Nos enfants nous connaissent.

 

Romain Brun - 29 décembre 2011.

 

***

 

La jeunesse et la mort

 

La jeunesse qui marche en chantant sous les bombes

La jeunesse s’en est allée

Qui d’un pas vigoureux s’avance vers la tombe

En saignant les poulets

 

Aveugle et sourde et fière au milieu des allées

Bordées de sycomores

Parmi l’ost ossuaire et les urnes fêlées

Eventrées de remords

 

La jeunesse émascule en hurlant à la mort

Les apôtres assis

Dans le feu des passions et la beauté des corps

Sexe non circoncis

 

La jeunesse est partie. Elle n’est pas d’ici

Elle est toujours d’ailleurs

Et mange ses parents pour nourrir son récit

De jours meilleurs

 

La jeunesse s’en va crucifier son bailleur

Dès le redoux

Ce pli que le souci ride au front du veilleur

Rien n’est plus doux

 

En s’aspergeant du sang de son rite vaudou

Qui la colore

Elle tue le veau gras et prenant son saindoux

Fond le Veau d’or

 

Réveillant les zombies, dispersant son trésor

La jeunesse partouze

Sans penser un instant à la foule qui dort

Sous les pelouses

 

La jeunesse danse en raillant la mort jalouse

La mort n’est rien

Qu’un grand cri de douleur que les plis de sa blouse

Etouffent bien

 

Et moi, et moi qui l’ai déjà vécue, je sais combien

Avec le temps

Le chemin fait toujours de nos corps amphibiens

De vieux mutants

 

Je sais que c’est l’amour qui nous guide pourtant

Et nous pousse à bâtir

Des palais sur lesquels on tire à bout portant

Le meilleur et le pire

 

La jeunesse, c’est quand vous croyez la tenir

Qu’elle vous quitte

Et dit à ceux qui n’ont pas su la retenir

Nous sommes quittes

 

Pirate, chevalier, cow-boy, guerrier hoplite

Sorcier, prince Lydien

Quand je courais parmi ce commando d’élite

J’étais l’indien

 

Oh, mon dieu, donnez-nous notre pain quotidien

Et de l’alcool

Pour y noyer la loi du cycle circadien

Qu’est-c’ qu’on rigole !

 

Charmant comme l’armée des cavaliers mongols

La jeunesse d’instinct

Allume au soir charmé ses feux de propergol

Lancinants sacristains

 

La jeunesse est venue prendre part au festin

Mais on l’évite

Alors elle repart pour vivre son destin

Trois fois plus vite

 

Tandis qu’elle empile les barquettes de frites

Vous la blâmez

Et le temps que vous évaluiez ses mérites

Elle est cramée

 

Si vous dites “plus tard”, si vous dites “jamais”

Et ce qui vous incombe

Elle fuit. Et sous son étendard enflammé

C’est l’hécatombe

 

Mais personne ne court en riant sous les bombes

On vous l’a dit ? ce n’est pas vrai

Ce sont d’abord les plus crédules qui succombent

Et les autres après

 

Vous irez une fois la bataille livrée

Pleurnicher ceux qui tombent

Puis vous les descendrez dans le silence frais

Des catacombes

 

Tandis que vous plumez lentement la colombe

Je me dénude et je suis prêt

Puisque nous n’emportons jamais rien dans la tombe

Que nos secrets

 

La jeunesse ne trouve, à défaut de sacré

Qu’un peu d’ivresse

Lisons le livre ouvert que la jeunesse crée

Car le temps presse

 

Il y a peu d’espoir que la nôtre renaisse

Simplement en fermant les yeux

Il n’y a que les vieux pour parler de jeunesse

Les jeunes vivent, et c’est tant mieux.

 

Romain Brun - 21 janvier 2012.

 

***

 

Blablatons blablatons mais en vers réguliers

 

Bla blabla bla blabla bla blabla blabla bla

Bla bla blabla blabla blabla bla bla blabla

Bla blabla bla blabla bla bla blabla blabla

Bla bla blabla blabla bla bla blabla blabla. (1)

 

Romain Brun - 21 janvier 2012.

 

(1) C’est pourtant pas difficile à comprendre !

 

***

 

Cœur glacé

 

Je tourne en rond cherchant

Un seul motif d’espoir

 

Vénus me nargue en face

 

Je tremble dans le vent comme une herbe givrée

 

Nuit froide

 

Cœur glacé.

 

Romain Brun - 26 janvier 2012.

 

***

 

Il y a des lieux pour ça

 

Agité du bocal

Marchand d’air recyclé

Vendeur de mousse sale

Si tu cherches où gicler

Il y a des lieux pour ça.

 

Orbité du fanal

Lécheur de maître queux

De graisseux qui régale

Va te mettre à la queue

Il y a des lieux pour ça.

 

Excité du métal

Jamais dans le guignon

Taupe de succursale

Pour planquer ton pognon

Il y a des lieux pour ça.

 

Pingouin paranormal

Poisson-chat du bassin

Silure du chenal

Pour pondre ton nessin

Il y a des lieux pour ça.

 

Mité du neuronal

Encrasseur de vision

Brouilleur de radical

Quoi ? la télévision ?

Il y a des lieux pour ça.

 

Fibrillé du vagal

Coureur impénitent

Boursoufleur d’amygdales

Tu veux gagner du temps ?

Il y a des lieux pour ça.

 

Affronté sépulcral

Moujik des terres noires

Moulin de thème astral

Tu sais, le désespoir

Il y a des lieux pour ça.

 

Fissuré impérial

Epissuré bruyant

Du roman national

Que tu pisses en braillant

Il y a des lieux pour ça.

 

Epicé du rectal

Et des parties plissées

Spécialiste en fractal

Des orgasmes glissés

Il y a des lieux pour ça.

 

Englairé cervical

Pendu dégoulinant

Son coulis cortical

Au dernier nœud coulant

Il y a des lieux pour ça.

 

Tout ça, c’est bien normal

Sémillants bourlingueurs

Fourmillant carnaval

D’étonnants voyageurs

Le bar de la Navale

Est aux voyants nageurs.

 

Romain Brun - 31 janvier 2012.

 

***

 

Toutes les usines du monde

 

Toutes les usines du monde

Ont cet air triste des vieux jours

Qui coule et qui coule de source

Jusques aux vieux faubourgs du monde

 

Toutes les usines du monde

Ont un peuple de vieux fantômes

Un écho de foule qui gronde

Et sont puits perdus de cœurs purs

 

Toutes les usines du monde

Ont des cliquetis qui cliquettent

Et qui font tinter les sonnettes

Et qui font sonner les assiettes

 

Toutes les usines du monde

Les anciennes et les nouvelles

Les anciennes qui ont fermé

Les nouvelles qui vont fermer

Ou qui ne fermeront jamais

 

Toutes les usines du monde

Toujours joyeusement résonnent

De pouvoir déplacer des tonnes

Et puis d’allumer de grands feux

 

Toutes les usines du monde

Et leurs légos de gros rivets

Dérivent au large des villes

Cargos imposants et tranquilles

Coques de peinture écaillée

 

Toutes les usines du monde

Hurlent de leur métal grinçant

Je les écoute en grimaçant

J’y suis parfois deux ou trois jours

 

Des vitres grises

Des vitres claires

Des grues, des ponts roulants, des treuils

Béton en bloc et fer en feuille

Du carton et de la grenaille

Lame d’acier qui coupe et taille

On y ajuste, on y écrase

On y forme, y déforme, abrase

On y coule et on y démoule

On y assemble, on y emballe

On y stocke, on y range, on y trie, on y jette

Sous film, en caisse ou sur palette

Bref, en trois mots, on y travaille

 

Toutes les usines du monde

Avalent des camions entiers

Et leurs gigantesques chantiers

M’auront fait regarder mes mains

Auront soufflé vos lendemains

Au profit de quelque rentier

 

Je voudrais retrouver parfois

La petite usine d’enfance

Qui, rapidement coloriée

Egayait nos cahiers d’école

 

Mais,

 

Que de souffrances,

 

Que de souffrances.

 

Romain Brun - 18 mars 2012.

 

***

 

Quand même

 

Tu m’aimes

Tu m’aimes, tu m’aimes, tu m’aimes, tu m’aimes

Et

Tu ne m’aimes plus

 

On s’aime

On s’aime, on s’aime, on s’aime, on s’aime

Et puis

On ne sème plus

 

Je t’aimais bien, pourtant

Je t’aimais bien

Je t’aimais, je t’aimais, je t’aimais, je t’aimais

Mais

Je ne ne t’aime plus

 

Et l’on va s’attaquant

S’attaquant, s’attaquant, s’attaquant, s’attaquant

 

Ça t’a quand même plu ?

 

Romain Brun - 13 mai 2012.

 

***

 

La cloche de l’église

 

J’ai compté huit coups à la cloche de l’église

De l’église où plus personne ne vient jamais

Demande donc aux autres, là, ce qui les grise

Moi j’ai compté huit coups ; c’est l’heure de rentrer

 

Il en a plu, des coups, dans ce ciel de David

Ou bien de Raphaël, je ne me souviens plus

J’ai compté ces huit coups et le temps paraît vide

Un court instant pour moi le monde ne tient plus

 

Pour vous dire, j’ai cru qu’il n’était que cinq heures

Et que c’était le temps des bâtons de réglisse

Mes chicots tombent un à un. J’en sais par cœur

L’espérance de vie quand ma langue s’y glisse

 

Dans ce soleil couchant que j’arrose au pastis

Il y a quinze ans d’amour et vingt de liberté

Les ratiches en moins malgré le dentifrice

M’ont laissé le sourire un peu déconcerté

 

Ces petits bouts d’ivoire déchaussés s’en vont pieds nus

Grossir le chapelet des qui-ont-fait-leur-temps

Ils ne sauront jamais la suite du menu

Qui sera de ce fait un peu moins consistant

 

Encore ce matin, j’avais la peau bien lisse

J’espérais le destin de l’éternel croqueur

On espère dans l’ombre et puis la peau se plisse

Et soudain nos enfants prennent un air vainqueur

 

Nous offrant la blancheur de leur sourire à trous

Mais ces trous là sont des promesses carnassières

Que je regarde avec l’effroi du vieux mérou

Sur lequel va bientôt se fermer la glacière

 

Je n’entends déjà plus la cloche de l’église

Des sourires d’enfants me guident dans ma nuit

Des sourires d’enfants me servent de balise

Je suis de loin en loin leur explosion d’ennui

 

Je ne serai plus là lorsque viendra l’aurore

Mais couché, dérivant sur un bout de banquise

Et vous ferez semblant de croire que je dors

 

Combien de coups, déjà, la cloche de l’église ?

 

Romain Brun - 14 mai 2012.

 

***

 

L’odeur de la lavande

 

J’aime l’odeur de la lavande

 

Mais j’aime bien aussi quand ça sent la sueur

 

Forte

 

C’est cette odeur qui vient de l’intérieur du corps

Excréter le trop plein de chaleur de la vie

 

Et la crasse qui l’accompagne.

 

Romain Brun - 13 juillet 2012.

 

***

 

A corps le corps

 

On dirait que ce serait le paradis

 

On dirait que ce serait le paradis

Ici

    Aussi

 

On dirait qu’il n’y aurait qu’à se toucher

 

On dirait qu’il n’y aurait qu’à se toucher

Qu’à se regarder

Droit dans les yeux

Pour voir ce qu’il y a derrière

L’intention

 

On dirait qu’il n’y aurait qu’à se caresser

Se sentir les cheveux

Haleine à l’ail

Shampooing aux œufs.

 

Romain Brun - 12 septembre 2012.

 

***

 

Grain de poivre

 

Dans le voile de nuit où traîne ma conscience

Il n’y a pas de mot, il n’y a pas de science

Il n’y a que des arrêts qui rendent leur sentence

Et des matins sonnés qui comptent la dépense

 

Il faut partir à jeun afin d’être un jour ivre

S’endormir sous l’étoile et se sentir petit

Oublier ce qu’on sait pour comprendre les livres

Boire le verre offert qui ouvre l’appétit

 

J’ai dû recommencer. J’ai pris l’autre chemin

Celui qui mène à ce destin qu’on ne voit pas

J’ai dû recommencer ce chemin toujours mien

Et je ne pense qu’à poser le prochain pas

 

Œil auquel l’horizon se dérobe sans cesse

Main hésitante et nue qui cherche la caresse

Viscère palpitant entrant dans l’inconnu

 

Sept milliards cent millions de jugements divins

Et penser à bénir chaque gorgée de vin

Tenir le compte enfin des paroles tenues

 

Se tient devant moi tout un hiver à blêmir

Quand retournerons-nous coucher dans les blés mûrs ?

Dans la barbe du dieu pour lui faire des tresses ?

 

Entends-tu comme moi la mort partout gémir ?

Jouissons maintenant, couvrons-la d’un murmure

Et de sauvagerie dans la délicatesse

 

Ensemble, maintenant, et là, contre le mur

Jetons-lui à la gueule un hymne transparent

Imitant trait pour trait celui que nos parents

Firent pour nous sortir un jour de la saumure

 

Dans la nuit où je traîne un voile de conscience

Je patiente, et patiente, et patiente, et patience

Ne fait pas advenir ma prière païenne

 

Allez viens, donne-moi ton amour apatride

Contre ce qui, chez moi, n’a pas pris une ride

Et je serai ton grain de poivre de Cayenne.

 

Romain Brun - 18 septembre 2012.

 

***

 

Ploutocrates et oligarques

 

Tu veux trouver tes ennemis ?

Ouvres ta gueule un coup pour voir

Tu verras comme ils la font bien

La république du Désespoir

 

Ploutocrates et oligarques

Vous, dans la colle jusqu’au cou

Ça tombe bien, on a les clous

Vu qu’on a travaillé pour ça

 

Tu veux connaître tes amis ?

Dis voir un peu ce que tu penses

Les sourires de connivence

Se déposeront sous ton sein

 

Ploutocrates et oligarques

Vous, puissants au rire malsain

On sait que vous craignez les Parques

Vu qu’on a étudié pour ça

 

Tu veux connaître tes amours ?

Chante, et danse, et ouvre ta main

Enlace la nuit et le jour

Et maintenant avec demain

 

Ploutocrates et oligarques

On peut refaire une Commune

Et puis se partager les prunes

Attendu qu’on chante pour ça

 

Tu veux connaître ton destin ?

Mais le destin n’existe pas

A chacun sa part de festin

Est-ce si compliqué que ça ?

 

Ploutocrates et oligarques

Notre Bible, c’est l’Arétin

Rallumez dans vos cœurs éteints

Comme la flèche part de l’arc

Les joies simples de l’être humain.

 

Romain Brun - 2 octobre 2012. 

 

***

 

Discours réaliste

 

Petit, mon tout petit, je t’ai donné la vie

 

Tu connaîtras l’ennui, la frustration, l’échec

Le jour interminable en espérant un chèque

Les veilles de souci des soucis de la veille

Et de quoi sera fait demain ? un bon conseil

Hâte-toi d’exister. Ris. Pleure. Et vire au mauve

La colère et l’ennui font parfois la vie sauve

Troque tes paradis anciens contre une pluie

Une pluie de baisers qui lave les soupçons

Et si tu n’as pas bien retenu la leçon

Je t’ai chargé de vie pour que tu réapprennes

 

Petit, mon tout petit, j’en ai la bouche sèche

J’ai l’horizon noyé au fond de mes yeux las

Je sais que tu n’as pas choisi la vie qu’on mène

L’année qui pousse l’autre et les œufs sur le plat

 

Petit, mon tout petit, tu pleures aussi, quand même

Tu pleures aussi, bien sûr. Mais tu sais à présent

Qu’on est tous un peu fait de cette même crème

Et qu’on se comprend parfois même en se taisant

 

Petit, mon tout petit, bientôt plus grand que moi

Tu souris maintenant car tu sais désormais

Qu’on est tous différents, et qu’on est tous les mêmes

Et qu’avec un seul ciel, nous n’avons qu’un seul toit.

 

Romain Brun - 7 octobre 2012.

 

***

 

Ultramarine

  

Viens, je te donnerai du parfum de grand soir

Cette tendresse à jeun où tu sais venir boire

Et te désaltérer comme une aube incomprise

Qu’on voudrait adorer pour soi seul mais qu’on brise

 

Viens, je me laisserai couvrir de ta lumière

Ton rire de cristal fait sauter ma targette

Quand ton regard d’été vient plonger dans mon verre

Et m’offre à bout portant ton corps de suffragette

 

Et de la liberté à en vomir

 

Viens, je te donnerai de l’eau de tous les jours

Et des sourires pour les jours de bouche sèche

Ta douceur est un plat qui va sortir du four

Quand mon après-midi meringue dans tes mèches

 

Le feu de tes cheveux et l’or de ta poitrine

Et ces mains qui descendent sur moi comme un châle

Quand je veux goûter sur ta bouche nectarine

Ce bonheur fait à deux tant et tant qu’on en chiale

 

Pour notre égalité à en jouir

  

Je m’en vais parcourir l’infini paysage

De l’infini de ton regard ultramarine

Et tu m’offres à ton tour ta fierté de tsarine

Et lorsque j’en reviens, j’ai fait un beau voyage

 

Viens, je te donnerai mon reste d’innocence

Et des mines de rien qui enrichissent l’âme

Sans frime, sans atour, et surtout sans offense

Pour ce miracle nu qui danse dans tes flammes

 

A la fraternité de ton sourire

 

Et j’abandonnerai mes oripeaux d’hiver

Cet air d’arrière automne à la pelure grise

Pour laisser sublimer sur ma peau réapprise

Le sel sucré de ta sueur de vétiver

 

Tu reprises mon cœur avec un peu d’espoir

Et je sens bien que se referme ma blessure

Je n’en sens déjà plus suinter la fissure

Viens, ne restons pas là, il nous faut recevoir

 

Et donner de l’amour à en mourir.

 

Romain Brun pour Marine - 31 octobre 2012.

 

***

 

Le commun de mes jours

 

J’ai les yeux qui picotent

Je ne sais pas pourquoi

J’ai tout donné pourtant

Tout reçu, et le pire

C’est qu’il reste assez d’eau

A mon cœur qui transpire

Pour emplir de vapeur

La pièce du sauna

 

J’ai les yeux qui me brûlent

Mais je n’y suis pour rien

Je mets sur le papier

Mon souci du détail

Et puis je fais rentrer

Comme on rentre au bercail

Le troupeau de mes affections

Comme un bétail

 

J’ai les yeux qui s’embuent

Et puis qui dégoulinent

En descendant mes joues

Creusées d’heures de veille

Je voudrais tout

Je ne veux rien

Je m’émerveille

De soleils noirs plongeant dans la mer opaline

D’incendies de cristaux sur le bord des salines

 

J’ai plaisir à te dire

Le commun de mes jours.

 

Romain Brun - 1er novembre 2012.

 

***

 

Aujourd’hui

  

Aujourd’hui

C’était le premier jour du reste de ma vie

Et demain le sera aussi

 

Le monde entier dit ton prénom

Dans chaque signe

A chaque instant

Vers quoi se tourne mon regard

Quoi que j’entende

Où que je sois

Comme une cloche à mon église

Comme un muezzin affamé

Tout en haut de son minaret

Seul et surplombant le chaos

Du jour à demi consumé

 

Je cède entier dans ce désordre

De l’apparent des jours passés

Car il aura suffi d’un souffle

De simplement te voir passer

Pour aussitôt retrouver ce que j’étais venu faire ici

 

Si tu veux bien rester la même

Et sans égard particulier

Ma vie sera ce long poème

Qu’on ne pourra pas oublier

 

Comme tant d’autres avant moi

Je peux n’écrire que pour toi

 

Mais je sais qu’il y a mieux à faire

Que de n’être que ton jouet

Tantôt fée

Et tantôt sorcière

 

Tu ne sais pas ce que tu donnes

Ni sur qui tu peux bien compter

Mais pour chacun tu as compté

Ce sont vraiment de pauvres hommes

Tous ceux que tu n’as pas croisés

 

Je n’aurai pas assez de jours

De lune à ma lampe vissée

Pour savoir tout ce que tu portes

Moi l’escargot, moi le cloporte

Le ragondin marécagé

 

Tu ne sais pas ce que j’emporte

Du regard qui m’est adressé

Combien d’aurores boréales

De tropiques encagnardées

Tu fais entrer dans ma tanière

Avec tes façons sans manière

Et ton corps de louve lissé

 

Tout ce que je sais désormais

C’est que c’était bien aujourd’hui

Bien aujourd’hui

C’était le premier jour du reste de ma vie

 

Et demain le sera aussi.

 

Romain Brun pour Marine  - 6 novembre 2012.

 

***

 

Aliments ordinaires

 

Je me nourris de poésie

Alors je grossis pas beaucoup

Et je traîne ma fantaisie

Partout où l’on peut boire un coup

Je déballe de mes cartons

Des acrostiche’ à dix centimes

Des images pour les lardons

Et des niches pour les intimes

 

Je me nourris d’airs de guitare

Alors je fais pas bien du gras

On ne fait pas beaucoup de lard

En serrant bien fort dans ses bras

L’instrument qui cache ses tares

 

On me dit : “Toi, tu fais de l’art.”

Ah bon ? La pauvre mélodie

Que je pleure et chante à demi

Quand mon cœur déborde mon âme

Et mes complaintes surannées

Et mes rengaines archaïques

Et mon orchestre symphonique

Qui s’étoffe au fil des années

Ces sanglots, c’est de l’art, dis-tu ?

 

Limaçon sur cœur de laitue

J’ai rêvé que j’avais des ailes

Et que parmi les demoiselles

Je papillonnais, le sais-tu ?

 

Je me nourris de mots tout crus

Ça fait pas prendre des kilos

Ça n’alourdit pas les silos

Ça met pas les fleuves en crue

 

Juste trois gouttes de rosée

Une pour monter à ton bord

Une autre pour gagner le port

La troisième d’avoir osé

 

Laisse-les glisser dans mon cou

Apaiser ma gorge saisie

 

Je me nourris de poésie

Alors je grossis pas beaucoup.

 

Romain Brun - 12 novembre 2012.

 

***

 

Un baiser de passage

  

C’est juste un baiser de passage

Comme l’oiseau du même nom

Emporte mon désir pas sage

Malgré ce corps qui me dit non

 

Malgré ce corps qui me dit non

Mon corps squameux de vieil iguane

Quand le silence hurle ton nom

Et brasse au champ ton cœur pivoine

 

Au rouge de ton cœur pivoine

Où la peine n’a pas de nom

Je fais mon bonheur de cétoine

Que n’enchante que ton prénom

 

Car il m’enchante ce prénom

Qui ne chante qu’un seul message

On croit que tout est dit, mais non

C’est juste un baiser de passage.

 

Romain Brun pour Marine - 17 novembre 2012.

 

***

 

Promesse

  

Dans la nuit indivise

 

J’attends l’aube

 

De tes yeux las

 

Je ne m’appartiens plus

 

J’appartiens au temps

 

Qui nous rapproche.

 

Romain Brun pour Marine - 20 novembre 2012.

 

***

 

Engourdi

 

Je ne sens plus mes doigts

Qui saignent sur les cordes

De l’instrument de bois

Qui me sert de battoir

Qui me sert si souvent

A éviter la corde

Et la branche noueuse

Que ne plie pas le vent

 

Comme le loup blessé

Lèche longtemps sa plaie

Les oreilles dressés

Aux chiens de basse-cour

La mort montant vers lui

Par les sentes ouvertes

Et guette le sursis

De la lune indécise

 

Car l’aiguille est précise

La douleur est rapide

Et l’impact est puissant

 

Soudain dans la nuit vide

Ce n’est qu’un hurlement

 

Mais la suite est sordide

 

Et le mal

Lancinant

 

Se cacher

Toujours fuir

Comment faire autrement ?

 

 

Je ne sens plus mes mains

Ça commence à cailler

J’ai beau serrer plus fort

Le manche dans ma pince

J’ai beau faire l’effort

De bouger mais ça grince

Oh vivement demain

Qu’on puisse enfin grailler

 

 

Je ne sens plus mes bras

Je les ai trop tendus

Trop longtemps, trop voulu

Toujours les laisser faire

Etreindre ma guitare

J’en sors toujours moulu

Mais vainqueur au combat

De la parole en l’air

Où qu’il faut l’envoyer

  

Car il faut envoyer

La musique

Ou se taire

 

 

Je ne sens rien du tout

Homme de sang caillé

Homme dedans son trou

Sous la première neige

 

Mélodie du mystère

Regard de chat pelé

 

Une note esseulée

Vibrillonne dans l’air

A la fin de l’arpège

 

Dans le silence lu

La parole donnée

 

La poésie, tu connais ?

 

Romain Brun - 30 novembre 2012.

 

***

19:06 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0)

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